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Le Ballet du Nord en déconfinement – Sylvain Groud, le Directeur nous raconte

Le Ballet du Nord en déconfinement – Sylvain Groud, le Directeur nous raconte

Sylvain Groud, Directeur du Ballet du Nord

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Depuis la crise sanitaire, le directeur du Centre Chorégraphique National de Roubaix (CCN ou Le Ballet du Nord), Sylvain Groud, propose des rencontres totalement adaptées aux mesures de la crise sanitaire. Actif sur les réseaux sociaux pendant la période de confinement, il a animé des éveils corporels et des 19/21. Il a réenchanté le quotidien de résidents en dansant dans certains EHPAD de Roubaix. Le public a accueilli ces interventions « avec émotion, je pense. Une émotion causée par l’état de manque dans lequel nous étions tous, par le partage, de nouveau convoqué, et par la reconnexion des uns avec les autres » affirme-t-il. Ce samedi 4 juillet 2020, il dansera avec des danseurs du Ballet du Nord et de la Compagnie NIYA au sommet du terril du site minier 9-9 bis pour un projet filmé. LillelaNuit lui a posé quelques questions sur ces prochaines actualités et sur la façon dont il percevait la situation.

Avec "Symbiose", le patrimoine et la danse contemporaine se rencontrent au sommet du terril du 9-9bis

Après avoir proposé un Bal Chorégraphique pour fêter le 7ème anniversaire de l’inscription du Bassin Minier au Patrimoine Mondial de l’UNESCO l’an dernier, vous collaborez de nouveau avec la Mission Bassin Minier pour proposer ce samedi le projet filmé Symbiose qui se déroulera au sommet du terril du site minier 9-9bis. Pourquoi il vous est important de mettre en valeur le patrimoine de notre région ? 

Je sens que la Mission Bassin Minier est absolument engagée, tout comme nous au Ballet du Nord, à démystifier le patrimoine. Alors que le patrimoine devrait rendre vivant et faire vibrer ce qui appartient à tout le monde, le public se sent désaffecté, peut-être par des échecs de démocratisation culturelle. La mission du Bassin Minier et du Ballet du Nord est de balayer les idées reçues sur le patrimoine et la danse contemporaine. Les habitants doivent se réapproprier le patrimoine et l’acte artistique. On voulait de nouveau proposer un Bal chorégraphique parce que ça nous avait permis de rencontrer les gens et des cultures, d’échanger des danses. Comme le dit très bien la convention de Fribourg — selon laquelle les droits culturels sont à l'égal des autres droits de l'homme, une expression et une exigence de la dignité humaine [ndlr] — le but de cette collaboration avec la Mission Bassin Minier devait être la réappropriation, par les habitants, de leur histoire dans leur territoire. Malheureusement nous n’avons pas pu renouveler à bien ce projet à cause du Covid-19. J'avais proposé de le faire sous forme de tutos, le problème c’est qu’il manque le regard, la complicité, et c’est toutes les limites, selon moi, du numérique. Du coup, on est allé imaginer une chorégraphie de très grande envergure. Une fois que j’avais, dans ma tête, des images de séquences, je suis allé rencontrer Léonard Barbier-Hourdin, artiste formé à l’école des arts visuels du Fresnoy et compagnon de route maintenant, qui a fait pratiquement toutes les captations des spectacles et avec lequel j’avais collaboré pour le film Tikamoon. Pour ce film, nous sommes allés rencontrer des ouvriers où on était camouflé, au départ, comme des intérimaires et petit à petit on dansait avec eux, ce qui a donné lieu à un spectacle. C’est de nouveau une expérience commune que l’on s’offre. La Mission Bassin Minier avec Benoît Tanguy, spécialiste des drones, nous ont proposé ce projet. On a tout pour réaliser un film magnifique. L’objectif est d’établir un lien direct et charnel avec le terril, en comparant le ruissellement de l’eau contre le terril avec celui du sang de nos veines dans nos bras et dans nos mains ; les rides du terril avec celles des gueules noires des mineurs qui ont fait ce trésor du début du siècle. Il s’agit de recontextualiser afin de  pouvoir rencontrer les gens dans la force de leur histoire et on a, à mon avis, un peu trop oublié tout ça.

Le but de cette collaboration avec la Mission Bassin Minier devait être la réappropriation, par les habitants, de leur histoire dans leur territoire.

Dans le projet Symbiose, il y a quatre danseurs de la compagnie NIYA et quatre du Ballet du Nord mais ça n’est pas un spectacle. Tous les échanges physiques, à distance, qui nous permettent d’accumuler du vocabulaire chorégraphique — et ça c’est mon savoir-faire, c’est ma responsabilité que de créer des phrases à partir de tout ça — on n'en fera pas un spectacle mais on va le mettre au service d’un regard dans la vidéo et faire un film. Donc c‘est encore une autre expérience que l’on partage avec les amateurs. Pour que ce projet puisse se faire, il a fallu que l’on soit absolument exemplaire au niveau des règles sanitaires et c’est devenu les règles du jeu de ce projet.

© Terril 110 - Ulloa films Benoit Tanguy

Un Bal chorégraphique avec la participation du public et adapté aux mesures sanitaires

Dans votre démarche de démocratisation de la danse contemporaine, avec toutes les mesures sanitaires appliquées, vous avez à cœur de reprendre l’une des pièces phares du Ballet du Nord, Le Bal Chorégraphique dans lequel des danseurs amateurs et professionnels se retrouvent pour une création artistique unique qui inclut la participation du public. Avez-vous rencontré des difficultés avec les acteurs locaux pour reprendre ce projet ? Quand est prévu le prochain Bal ? 

Avant de répondre à cette question, j’ai envie de parler avec vous de la précision que je fais maintenant pour cette deuxième saison en tant que directeur artistique de ce programme CCN & Vous !. Je suis vraiment passé d’une conscience de démocratisation culturelle à une conscience de démocratie culturelle. La démocratisation culturelle c’est faire pour les gens et essayer de rendre accessible les choses. Pour moi, il faut aller beaucoup plus loin, tendre vers la démocratie culturelle, c’est-à-dire faire avec les gens. Il faut avoir l'exigence d’aller les rencontrer. L’idée est de proposer, parallèlement aux spectacles traditionnels et académiques, des formes in situ. Plus que jamais, avec la situation actuelle, il faut créer avec les gens. Encore aujourd’hui j’ai dansé en EHPAD le solo Between accompagné d’un musicien. Il s’agit, avec les résidents, d’un protocole de la rencontre, d’un échange. Je les danse, je les renarcissise, je les incarne et ces résidents ne s’y trompent pas, ils ressentent que je danse leur corps. Ça serait d’une autre richesse si j’étais sur un plateau et eux dans le noir.

Il faut aller beaucoup plus loin, tendre vers la démocratie culturelle, c'est-à-dire faire avec les gens.

Cette conscience de démocratie culturelle est très importante pour moi car elle détermine tous les choix et toutes les décisions auxquels je dois absolument me résoudre. La difficulté pour chacun inclut une peur technique, logistique et bien-sûr humaine car pour certains le danger est vital. Il y a une énorme organisation au sein du Ballet du Nord parce que nous devons résoudre des problématiques d’ordre pénal, juridique. Il faut vraiment prendre très au sérieux ces injonctions sanitaires. Mais en même temps c’est là qu’est la place absolue et nécessaire de l’artiste, c’est-à-dire qu’il doit prendre toutes ces contraintes liées aux mesures sanitaires comme une force, comme la plus grande des libertés et il doit dire aux établissements, aux structures, aux associations, aux départements, à la région, faites nous confiance ! Nous sommes absolument conscients de l’importance de répondre à tout ce qu’il faut absolument tenir pour garder un contexte sécurisant, mais il faut avoir confiance pour nous laisser transcender les contraintes imposées et vécues par tous.

Utiliser tout ce qui devrait nous décevoir et nous appesantir pour en faire un moment de joie.

Le prochain bal a lieu fin septembre pour l’inauguration de la scène nationale du ZEF à Marseille. Jusqu’à présent nous n’avons pas encore le droit de nous rassembler, ça ne veut pas dire que d’ici là, dans la mesure du possible, je n’aurai pas testé les choses avec les spectateurs et toutes les personnes qui gravitent autour du Ballet du Nord. En effet, le bal, de par les costumes, est corona compatible, dieu sait si je n’aime pas ce mot là mais je le dis de manière un petit peu malicieuse. Avec la cheffe costumière, Chrystel Zingiro, on a travaillé sur la conception de costumes qui puissent mettre le danseur et la personne qui le regarderait à un mètre de distance. J’ai pris la décision que tout le monde serait costumé, ganté et masqué avec une visière très esthétique et futuriste. Le but étant d‘utiliser tout ce qui devrait nous décevoir et nous appesantir pour en faire un moment de joie.

L'avenir du spectacle vivant

Le secteur culturel étant touché de plein fouet par la crise du Covid-19, en tant que directeur du CCN de Roubaix, comment envisagez-vous l’avenir du spectacle vivant pour les artistes-interprètes et les spectateurs ? 

Je prône l'optimisme de l'incertitude.

Il faut essayer d’être le plus conscient des nouvelles règles du jeu, même si celles-ci sont hyper floues. Depuis le confinement, je prône l’optimisme de l’incertitude. C'est plus que jamais notre fonction d’artiste de réagir aux événements du monde c’est à nous encore plus d'être aux aguets, en alerte face à ce qui arrive pour en jouer, pour le dénoncer, pour le souligner et surtout pour permettre une échappatoire, un traitement de ce qui se passe. Il faut s’emparer de la situation et surtout ne pas la subir. L’artiste vient là pour interdire le spectateur de subir afin qu’il puisse se créer son propre argument, son propre libre arbitre. J’ai proposé à tous les chorégraphes qui répondaient aux accueils studios — l’une des missions du Ballet du Nord, c’est-à-dire accompagner, sans apport financier, mais avec une logistique, un apport industriel, une mise en relation avec le territoire propre au programme CCN & Vous ! —  de ne pas s’obliger à adapter leur pièce. Je leur ai dit d’inventer et surtout de continuer d’accueillir le désir de créer mais avec cette évidence qui change tout pour l’instant. C’est aussi la question que l’on se pose, avec les directeurs de théâtre, comment on fait ensemble autrement ? J’ai toujours eu autant de spectacles sur scène qu’in situ mais il s’agit de retrouver la force des spectacle in situ, comme ça sera le cas avec Le spectacle de votre rue. Sept représentations sont prévues durant l’été (les 18 et 25 juillet, puis les 15, 22 et 29 août).

Il faut faire avec le contexte et c'est ce qu'il y a de plus riche dans l'activité de l'artiste.

J’ai été très ému de voir les gens se rassembler et applaudir à 20h à leur fenêtre avec tantôt quelqu’un chantant, tantôt quelqu’un sortant un instrument de musique pour que tout le monde partage un moment enthousiasmant. J’ai eu envie de reprendre ça. Je ne dis pas que c’est la seule façon de faire, mais j’invente avec Yann Deneque de la Compagnie de musiciens improvisateurs du Tire-laine, Le spectacle de votre rue où on va aller s’adresser à nouveau aux gens. Puisqu’on n'a pas le droit pour le moment de se réunir dans les théâtres ou alors dans des conditions qui, moi, me semblent très douloureuses, et bien c’est à nous artiste de penser comment c’est possible autrement, de, par exemple, collaborer avec le service culturel de la ville de Roubaix et de prendre toutes les contraintes, d’être hyper sérieux, irréprochables, de cocher toutes les cases de ces demandes sanitaires pour faire un spectacle en s’adressant au public, en inventant une autre forme de monstration. Il y a tellement de gens qui ne vont pas partir en vacances, qu’on veut que le CCN reste ouvert pour proposer le plus de rencontres possibles. Je me devais d’aller à la rencontre des gens parce que, malheureusement, tous les théâtres sont encore fermés et les festivals annulés. J’avais pas envie d’attendre et surtout c’est parce les gens m’ont manqué. On fait ce métier pour oser répondre à nos besoins, à nos nécessités. Ma nécessité était de me reconnecter au public. Ce qui me manque beaucoup c’est le 19/21 où on se retrouve, avec les danseurs et les amateurs, tous les premiers mardis de chaque mois parce que c’est, pour moi, un rendez-vous fondateur du programme CCN & Vous !. On l’a fait deux fois par les réseaux sociaux et on va réfléchir à l’adapter pour la saison prochaine si on ne peut pas se réunir de nouveau. On verra bien, on a pas le choix de toute façon. Il faut faire avec le contexte et c’est ce qu’il y a de plus riche dans l’activité de l’artiste et bien prouvons le.

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