Le mardi 24 mars, dans le cadre de la Journée Agences Ouvertes de Wokine, une rencontre un peu particulière a vu le jour : une interview du groupe Skip The Use, pensée, préparée et menée par des étudiant·es de l’ICART, aux côtés de notre équipe.
Plus qu’un simple échange, cette interview s’inscrit dans une dynamique de transmission et de regard croisé entre futur·es professionnel·les de la culture et artistes confirmés. Ensemble, ils ont exploré le parcours du groupe, ses influences, son attachement à Lille, mais aussi les coulisses de la création, de l’écriture à la scène.
Au fil de la discussion, Skip The Use s’est également confié sur son nouvel album Love & Anxiety, dévoilant les réflexions qui accompagnent sa sortie le 24 avril, et les enjeux actuels liés à l’image, à l’authenticité et à la présence sur les réseaux sociaux.

Lucas : Vous êtes ici depuis quelques jours déjà pour le festival Séries Mania, qui se déroule chaque année à Lille. Je voulais savoir à quel point la ville de Lille était importante pour vous, autant musicalement qu’humainement. Et si encore aujourd'hui, c'est une chose que vous représentez et dont vous êtes fiers pour votre travail ?
Mat : Entrons directement dans le vif du sujet avec un petit clash : lui, c’est Roubaix et moi, c’est Lille ! (Rires). Mais rassurez-vous, il a fini par déménager ; il est devenu Lillois !
Enzo : C'est vrai, maintenant je suis à Lille !
Mat : Lille, c'est un carrefour. On est à 1h30 de Londres, 30 minutes de Bruxelles, 1h30 de Berlin. Tout le monde passe par ici !
Enzo : On habite toujours ici. On n'est pas arrivés juste pour Séries Mania.
Mat : Je suis rentré il n'y a pas longtemps. C'est moi qui étais parti, mais en faisant beaucoup d'allers-retours quand même. On a eu de la chance, surtout quand on était plus jeunes dans les années 90 : Lille, c’était la ville de France où il y avait le plus de groupes, tous styles confondus. Il y avait une énorme scène metal, parce que Loudblast, qui était en grosse activité, avait monté son studio et enregistrait tous les autres groupes de metal de France - et même d'ailleurs, il y avait des gens de partout. Il y avait un gros pôle metal, et il y avait un gros pôle musique électronique où tout le monde venait aussi. Lille, c'est mortel ! Il faut se dire que dans les années 90, à Lille, on faisait des concerts dans plein de lieux qui n'existent malheureusement plus, pour la plupart. Mais on regardait aussi beaucoup vers la Belgique car, à l'époque, c’était encore « un step au-dessus ». À Gand, à moins de 30 minutes de voiture, il y avait des groupes comme Soulwax ou K’s Choice qui tournaient avec Nirvana. Ces groupes qu'on entendait à la radio, on les touchait du doigt, ils étaient à 30 minutes ! Donc, grandir à Lille musicalement, je pense que c'est l'une des meilleures villes de France pour ça. Avec Carving, mon premier groupe, on organisait des concerts et on faisait venir des groupes de toute la France : des Toulousains, des Marseillais… Même Gojira, l'un de leurs premiers concerts, c'était à la MJC de Saint-André. Ou Orelsan : son premier concert, c'était à la MJC de Seclin. Ici, il y avait tout. D'ailleurs, je suis un peu triste pour vous qui êtes jeunes, parce que vous n'avez pas connu ça. Enzo, lui, il a commencé la musique très, très jeune ; il a connu la fin, je pense.
Enzo : Oui c'est une autre génération, j'ai connu la fin des bars, ils ont presque tous fermé aujourd’hui. On parlait de La Bulle Café toute à l'heure, c'est un des derniers qui reste.
Mat : Et cela permettait à n'importe qui de jouer n'importe où. Carving, c'est un groupe de punk hardcore. On a joué au Zénith, à l'Aéronef, au Sébasto, à l'Opéra, dans la rue, à République, sur la Grand Place… C’est pour te dire tous les endroits possibles où tu peux faire de la musique à Lille ! On a pu jouer même en restant nous-mêmes. Puis, c'est devenu réservé à une certaine typologie de groupes. Après, ils ont arrêté de faire des concerts. Mais malgré ça, je trouve qu'à Lille, il se passe encore pas mal de choses sur le plan culturel. Par rapport à d'autres villes de France, on est pas mal lotis. Donc grandir à Lille, c'est « chanmé », pour répondre à ta question.
Clémence & Ella : Quelles ont été vos premières influences rock anglaises et françaises ?
Mat : On est peut-être un peu plus influencés côté américain pour le son, mais côté anglais, je dirais The Clash et Iron Maiden. À 12 ans, je voulais être dans Iron Maiden ! Plus tard, il y a eu Arctic Monkeys (les premiers albums), The Pigeon Detectives, Bloc Party… Le disco-rock et tout ça, on a vraiment aimé. Pour moi, les Anglais sont les meilleurs en musique : ils ont tout inventé, de Black Sabbath qui a inventé le heavy metal aux Beatles qui ont défini la pop. Tout s'est passé en Angleterre. On a été vachement inspirés créativement par ce qui se passait là-bas. Aux États-Unis, c'était plus pour le son : on aimait bien celui de Green Day, de NOFX, de Nirvana, de Rancid…
Enzo : Qui eux-mêmes sont influencés par ces groupes anglais évidemment.
Mat : Pour la France, le groupe qui nous a le plus influencés, pas forcément pour la musique, mais pour la manière de bosser et comme exemple de personnes qui te font dire « je veux faire ça plus tard », c'est Marcel et son Orchestre. Enzo, tu n'étais pas né, mais quand on avait 16-17 ans, ils nous ont emmenés en tournée jouer partout en France. J'étais au lycée, je jouais devant tous les autres lycées... À l'époque, il n'y avait pas les réseaux sociaux, donc quand tu faisais un concert, tu avais 1 000 gamins de ton âge. Tous les lycéens de Lille se rejoignaient au même endroit pour faire du rock'n'roll, c'était juste incroyable. Arriver à sortir de ta ville, pour un groupe, c'est une étape de fou. Grâce à Marcel et son Orchestre, on a pu aller dans d'autres villes et rencontrer d'autres groupes comme nous. On a monté notre petite asso pour aller jouer à Toulouse et dire aux Nervous Breakdown : « Vous ne voulez pas venir jouer à Lille ? ». On montait des concerts : Nervous Breakdown et Carving à Toulouse, par exemple. On allait jouer en Hollande ou en Belgique. Les Hives, à l'époque où ils faisaient du punk, ils étaient tout petits ! Undeclinable Ambuscade a joué à la Fête de la musique du Carré des Halles, d'ailleurs, il y avait déjà LillelaNuit à ce moment-là, je pense. Ils sont même venus jouer à la MJC de Lesquin, parce qu'il se passait tout le temps des trucs. C'était beaucoup plus facile : il suffisait d'avoir une petite structure. On avait une émission sur Radio Campus où on ne passait que du punk et du hardcore. On était jumelés avec plein d’assos, des ASBL en Belgique qui faisaient venir beaucoup de groupes américains, et plein d’assos en France. Ça faisait tourner énormément de groupes, c'était génial. Tous les week-ends, tu avais un groupe de quelque part qui venait jouer à Lille.
Enzo : Je dirais deux groupes qui m'ont influencé. Déjà, Skip The Use en premier, parce que j'écoutais Skip The Use avant de jouer dedans ! Le deuxième groupe, que vous ne connaissez certainement pas, s'appelle Loudblast. C'est un groupe de metal français, ce sont vraiment les pionniers de ce style et du metal en France. C'est l'un des groupes qui m'ont le plus influencé fin 90, début 2000, quand j'ai commencé la musique.
Mat : Sublime et Burning Heads, peut-être. Sublime pour les États-Unis et Burning Heads pour la France aussi.
Enzo : Là, c'était l'Angleterre.
Mat : L'Angleterre, oui… Alors je vais dire Burning Heads pour la France, parce que c’est un groupe de Poitiers.
Enzo : Bukowski aussi que j’ai beaucoup écouté.
Mat : Ah, Bukowski, oui, mais c'était après. Il y a aussi Uncommonmenfrommars. En fait, ces groupes sont un peu plus anciens que nous, ils avaient donc un peu plus d'expérience. Et je dirais que Burning Heads et Uncommonmenfrommars, ce sont un peu les pionniers du skate-punk en France. Ils ont tracé un sillon et on s'est un peu engouffrés derrière.
Louise : Vous avez pris une pause de deux ans avant de vous retrouver. Comment l'expérience de chacun pendant ce break a-t-elle nourri l'écriture de vos nouveaux titres ?
Mat : On n'a pas vraiment fait une pause, on a fait une pause de concert. Dans le sens où on s’est dit qu’on allait consacrer du temps à autre chose. En fait, nous, on a toujours enchaîné les tournées et les albums ; on joue tout le temps, tout le temps, tout le temps. Et puis, je me souviens, on avait booké un Zénith de Paris et un Zénith de Lille. Ça devait être les deux dernières dates, on était au mois d'août ou de septembre. Un jour, on s'est rendu compte qu'on allait faire au Zénith de Lille exactement ce qu'on avait fait sur toute la tournée, parce qu'on n'avait pas le temps de préparer quelque chose de nouveau. On s'est dit : « On va faire un Zénith à Lille, on dit aux gens qu'on va finir la tournée comme ça, mais en fait, on va faire la même chose ». Donc on a estimé qu’il fallait prendre le temps de créer de nouvelles choses et s'y consacrer. Alors on a annulé les Zéniths de Lille et de Paris. Et on a repensé notre concept de groupe ; c'était important, je pense. Politiquement aussi, il y avait plein de choses qui se passaient, desquelles on avait envie de parler et qui nous ont inspirés. J'ai passé un peu moins de dix ans aux États-Unis, donc j'ai vu arriver Trump. On a eu envie de faire un « Skip The Use 2.0 », voire une nouvelle version du groupe, très adaptée à ce qui se passe aujourd'hui. Pour ça, il fallait tout repenser. Et pour repenser les choses en étant dans la vérité, il fallait retourner dans la vraie vie. On a bossé, en fait.
Enzo : On a chacun fait des choses différentes. J'ai eu la chance de partir deux ans en tournée avec Hoshi et de rencontrer d'autres personnes. C'était la première fois que je tournais avec une autre équipe que Skip The Use, c’est mon groupe et je n'avais fait que des tournées avec eux jusqu'ici. Donc, partir avec des gens que je ne connaissais pas et une nouvelle équipe, c'était intéressant pour voir une autre facette de la création musicale et de la gestion d'un concert. C'était une très grosse tournée donc, forcément, on en sort avec une autre façon de faire et d'autres idées. Ce n’est pas que cela m'a influencé énormément, mais tu ne vois plus les choses exactement de la même façon que lorsque l'on s'est arrêtés en 2023.
Mat : Et moi, j'ai monté une agence de musique de pub qui s'appelle Ghosts Play Music, avec ma femme Anthéa et son frère Virgile. Ça a été beaucoup de travail de monter cette agence, de créer ce projet et de passer de l'autre côté de la barrière, même si je le faisais déjà un peu avant. J'avais aussi bossé pendant trois ans chez Dr. Dre à Los Angeles. Là-bas, j'étais déjà au service d'un projet. C'est comme ce qu'Enzo a fait avec Hoshi : ce n'est pas ton groupe, tu es au service d'un autre artiste. Quand j'étais chez Dre, je faisais des albums. En arrivant, j'ai commencé à produire du rap alors que je n'en avais jamais fait de ma vie ! J'aurais pu me tatouer « fuck le rap » sur le visage... je ne l'ai pas fait, heureusement ! En travaillant là-dedans, j'ai découvert que je pouvais aimer plein de choses ; c'est juste que je ne connaissais pas cette musique. Puis, j'ai été indépendant, en « freelance » comme on dit, et j'ai travaillé pour d'autres productions à Los Angeles pendant quelques années. Forcément, j'ai développé ma capacité de production. Je me suis dit : « Si je refais un album de Skip The Use, je pourrais mettre à profit ce que j'ai appris avec tous ces gens ». Voire les faire participer ! Par exemple, sur notre dernier album, c'est Adam Hawkins qui a mixé la moitié. Adam Hawkins, c'est celui qui fait Turnstile ou Twenty One Pilots, et avec lequel j'avais travaillé aux États-Unis sur d'autres projets. C'est ça : se faire un nouveau réseau et se demander comment, avec toute cette expérience, on peut raconter les choses d'une nouvelle manière et créer un « Skip The Use 2.0 » de 2026. On est très contemporains, on ne veut pas rester sur quelque chose qu'on a déjà fait. On avance tout le temps, on se remet en question. Au début du disque, je ne pense pas qu'on imaginait arriver à ce résultat. On n'a jamais fait un album comme celui-ci. Là, on est en train de monter le live et c'est super cool : on prépare un spectacle inédit. Pour cette tournée qui arrive, on va pouvoir dire : « Ce qu'on fait de Skip The Use aujourd'hui, tu ne l'as jamais vu », même si tu es venu nous voir 20 fois.
Au début du disque, je ne pense pas qu'on imaginait arriver à ce résultat. On n'a jamais fait un album comme celui-ci.
Mat Bastard, à propos du nouvel Album LOVE & ANXIETY de Skip The Use
Louise : Justement, en parlant de live, est-ce que vous composez les morceaux en pensant déjà à la manière dont vous allez les mettre en scène ? Ou est-ce que ça vient vraiment après ?
Mat : Franchement, on ne fait pas ça.
Enzo : Si on faisait ça, on ne serait pas autant en galère en répétition !
Mat : Mettre le disque en live, c'est aussi quelque chose qu'on aime bien parce que, justement, on n'y pense pas du tout pendant la création.
Enzo : Ça nous traverse l'esprit forcément à un moment, sur une partie d'un morceau, tu te dis : « Ah, en live… ». Mais on ne fait pas le morceau pour le live.
Mat : On a parfois des morceaux qu'on ne fait qu’en live, ou même des morceaux qu'on ne peut faire que pour le live, mais qui ne sont même pas sur le disque parce que ça nous fait marrer.
Enzo : Et à l'inverse, il y a des morceaux qui sont sur le disque, mais on sait qu'on ne les jouera jamais. Ils existent comme ça, et on ne va pas les jouer, c'est possible aussi.
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Louise : Pourquoi avoir choisi d'opposer l'amour et l'anxiété pour cet album ? Est-ce que c'est le reflet de l'état d'esprit du groupe ou un constat sur l'époque actuelle ?
Mat : Alors, on ne les a pas opposés, c'est "et" : "Love & Anxiety". On les a plutôt fait cohabiter parce que je pense que c'est l'essence même de l'existence humaine. On est mû par l'amour et par l'anxiété, c'est une balance. Entre l'amour et la haine, c'est pratiquement le même sentiment. C'est juste que si tu y injectes de l'angoisse et de l'anxiété, ton amour peut vite devenir de la haine. Mais quand on dit "amour", c'est l'Amour avec un grand A. Dedans, il y a l'amitié, le positivisme, la parentalité aussi. D’ailleurs, la parentalité est un très bon exemple : c'est génial, on a des enfants, c'est trop cool, mais en même temps, tu es plein d'angoisses : "Comment je vais faire maintenant ?", "Je suis responsable, il faut que...". Et c'est toujours comme ça.
On a un gros problème sur l'engagement dans notre société aujourd'hui. Toute la table ronde de tout à l'heure ne tournait qu'autour de ça : l'engagement. Aujourd'hui, vous m’avez demandé quel groupe m'a inspiré, je vous ai dit Iron Maiden et que, quand j'étais petit, je voulais être dans Iron Maiden. Aujourd'hui, les gens ne veulent pas forcément devenir des artistes comme Theodora, ils aiment juste l'image, et ça change tout. Moi, quand je voyais Maiden, je me disais : « Je veux faire un groupe avec mes amis, je veux jouer à Donington ». Aujourd'hui, face à Théodora c'est souvent : « Je voudrais trop avoir des followers et être invité à la Fashion Week ». Je ne vois pas en quoi ça peut motiver des carrières. Sinon, il y aurait énormément de filles qui travailleraient dur pour ça, parce que c'est là qu'est la différence. Quand je voulais être dans Maiden, je le voulais vraiment. Je me disais : « C'est pas grave, je vais apprendre à chanter, je ne sais pas bien jouer de la guitare mais je vais répéter ». Et ça dure un an, deux ans, cinq ans, dix ans... et dix ans après, je veux toujours en être. Cet engagement, ce fait d'être marqué au fer rouge, ça détermine une vie. C'est de plus en plus rare. Quand les choses sont éphémères, elles n'ont pas le temps d'imprimer cette marque. Le reste, c'est de la superficialité : on aime être populaire, être suivi... Quand Orelsan dit : « Si tu veux faire des films, t'as juste besoin d'un truc qui filme ». Si tu es habité par ça, même avec un iPhone, tu vas faire un film de fou. J'en vois avec Ghosts Play Music. Parfois, aux États-Unis ou dans des salons, tu as un gars qui arrive avec un film fait au téléphone. Les gens regardent et se prennent une claque. C'est de la « démerde » de A à Z : pas d'argent, rien, que des bonnes idées. Et les gars d'Hollywood font « waouh » et finissent par lui donner des moyens. Mais ça, c'est de plus en plus rare : le commitment, l'engagement. Il faut aimer comme quand tu tombes amoureux : quoi qu'il se passe, tu dois être avec cette personne.
Enzo : Ce sont deux sentiments qui sont très proches, ils ne sont vraiment pas opposés. C'est d'ailleurs pour ça que sur la pochette, il y a un logo. On voulait absolument créer un visuel qui représente ces deux émotions. On a fait un cœur entouré de barbelé pour justement montrer qu'elles sont mêlées. On s'est posé la question : « Il y a deux émotions, qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce qu'on choisit une couleur pour l'un et une couleur pour l'autre ? ». Et puis, on a trouvé ça trop bateau de réfléchir comme ça. Justement, toute la difficulté était d'entremêler ces deux sentiments. C'est pour cette raison que le disque est rouge et que la couleur principale est le rouge. Nous trouvions que c'était à la fois la couleur de l'amour et celle de la haine ou de la colère. Cela permettait de représenter ces deux émotions en un seul élément.
Mat : On voulait même pousser le bouchon et ne pas donner de titre aux chansons, mais juste des pourcentages de love et d'anxiety pour chaque sujet qu'on mettait en avant. En fait, c'est un disque très réel, c'est la « vraie vie », celle d'un individu et même d'un groupe. J'ai animé une conférence au Midem sur la santé mentale des artistes : c'est un vaste chantier, mais c'est central. Tous les artistes qu'on connaît sont fucked up. Tu ne peux pas aller aussi vite sans qu'il y ait des conséquences.
Enzo : On a essayé de représenter cela dans le premier clip qu'on a sorti, "We Are Good". On nous y voit tous les quatre en train de courir, poursuivis par une horde de personnes portant des cagoules rouges. Ce "personnage" c'est justement un mélange d'amour et d'anxiété qui nous traque. C’est l'image d'être pourchassé, d'être rattrapé par ses propres émotions, alors que nous essayons à chaque fois de les éviter, de ne pas les assumer et de fuir dans la direction opposée.
Mat : Pour le concert, c'est fun de pouvoir mettre ça en avant, parfois ce n'est pas toujours fun, mais il y a de quoi faire !
Laurine : Tu parlais de santé mentale, comment vous vous gérez votre santé mentale, notamment les down qu’il peut y avoir après une tournée par exemple ?
Mat : Par des discussions et de l'accompagnement professionnel. Psy, amis, famille. Parfois, il faut savoir dire « stop » quand on sature et prendre du temps pour soi, s'écouter. C'est comme ce qu'on disait pour les Zéniths ; il y a encore des gens qui nous disent dans les commentaires : « Et les Zéniths que vous n’avez pas faits ? ». Mais il faut savoir dire non. Parce que si on le fait, on ne va pas être fiers de nous et on va très mal le vivre. Donc, on ne va pas le faire. C'est tout, ce n’est pas grave : on va les rembourser et on fera quelque chose de meilleur plus tard. Chez Skip The Use, il n'y a pas de différence entre le groupe et l'équipe technique. On a la même depuis des années et ce sont généralement les premiers à remarquer ce genre de choses. Julien, qu'on partage avec Orelsan, c'est le boss. Tu descends de ton bus le matin, il te voit et il te demande : « Qu'est-ce qu'il y a ? ». Ça fait dix ans qu'il est avec toi, il sait. Tu lui dis : « On parlera plus tard, on a les balances », il répond : « On s'en fout, des balances. On s'en fout, du concert. Qu'est-ce qu'il y a ? ». Une grosse partie des problèmes se règle comme ça. Chacun a sa façon de faire, mais je pense que l'accompagnement idéal, c'est une tierce personne, un professionnel de santé. D'ailleurs, j'en profite pour dire à tous les professionnels de la musique, de la communication et des médias qu'au CNM (Centre National de la Musique), il y a des consultations libres et gratuites. La santé mentale ne concerne pas que les artistes, elle nous concerne tous. Il y a un numéro d'appel que vous pouvez joindre 24h/24, avec des consultations gratuites. Il ne faut pas hésiter à demander de l'aide.
Louise : Avec le single DISTORTER, on sent une volonté de "détruire" un peu le son classique. Est-ce que cet album est plus expérimental ou plus "sale" que les précédents ?
Mat : Ça c'est parce qu'il y a Nelson, le bassiste du groupe qui a bossé sur ce titre, lui il aime bien les trucs très sales, quand il y a beaucoup de saturation. C'est une très bonne question. En tout cas, le son est plus incisif parce qu’il y a aussi la pression de l'entourage et des maisons de disques. On en parlait tout à l'heure avec les accréditations des photographes : entre nous qui disons « on s'en fout » et ton équipe qui répond « oui, mais bon, les flashs c'est chiant pour l'organisation », tu es toujours en balance. Tu es dans le compromis, voire quelquefois dans la compromission. Sur ce disque, on s'est dit qu'on irait jusqu'au bout de ce qu'on voulait faire et on l'assume complètement : on sera à 100 % responsables de ce dont on parlera dedans. C’est vrai qu'on a déjà eu, par le passé, le sentiment de ne pas toujours aller au bout, du moins sur album. On était parfois un peu moins incisifs pour être un peu plus « câlins », pour que tout le monde puisse écouter. Finalement, on s'est dit que ce n'était pas grave si tout le monde ne comprenait pas, ce qui fait qu'il y a des titres beaucoup plus incisifs. Mais il y a pire que ça dans le disque !
Martin : Vous en parliez un peu tout à l'heure avec le logo et le rouge, quelle est vraiment la place de l’identité visuelle, la communication dans votre musique ? A-t-elle autant de place que la musique elle-même ou la création en soi ? Est-ce qu'elle porte un message similaire ?
Enzo : Ce serait mentir de dire que cela prend plus de place que la musique, puisqu'on fait de la musique avant tout. Par contre, l'image a une place importante dans le sens où nous essayons justement de prolonger l'album visuellement, ce que nous n'avions pas fait ainsi auparavant. C'est-à-dire qu'on aurait pu faire une pochette qui ne raconte pas grand-chose, avec juste le titre, une photo de Mat ou ce qu'on veut. Mais là, c'est une prolongation de notre concept même : de la musique jusqu'aux textes. On retrouve cette identité sur la pochette, dans le titre, dans les clips et bientôt dans le live. Créer cette identité visuelle, ce n’est pas juste pour l'apparence ou pour être « stylés » en rouge ; il y a une vraie démarche artistique avant même d'être visuelle.
Angeline : Vous avez récemment sorti le clip de “We Are Good”. Aujourd’hui, à l’ère des formats courts et des réseaux sociaux, quelle place un clip occupe encore dans votre manière de raconter votre musique ?
Mat : Je trouve qu'un clip, c'est cool parce que ça permet de mettre des chansons en images et, parfois, d'être un peu plus précis en ajoutant un cadre à l'œuvre. Mais aujourd'hui, un clip représente quatre contenus et peut coûter 20 000 €. Entre le clip lui-même, un ou deux teasers et un behind the scenes, le budget s'envole. Du coup, les gens préfèrent maintenant faire des clips plus minimalistes, voire « de merde », pour investir l'argent dans un vidéaste qui va produire cinquante contenus pour TikTok ou les réseaux sociaux et les suivre en live. Ça coûte cher, et je trouve ça un peu dommage. Le clip permet vraiment de créer un univers visuel autour de la musique, et c'est vachement efficace. D'ailleurs, cela ne m'étonne pas qu'aujourd'hui, il n'y ait pas un concert sans écrans et projections vidéo pour mettre le public en contexte. C'est la même logique, et c'est regrettable de voir le clip passer au second plan.
Enzo : Le clip, c'est notre partie artistique ; c’est la prolongation de l'album dont je parlais juste avant. Les formats courts, en revanche, nous font sortir de l'artistique : ce n'est plus que du marketing. Il n'y a aucune démarche créative là-dedans ; il s'agit simplement de se dire : « On va prendre ces extraits parce qu'il faut que ça fasse vingt secondes ». À ce stade, la dimension artistique disparaît. Enfin, ce sont des extraits de ce que nous avons fait artistiquement, mais leur finalité est purement marketing.
Mat : C'est aussi lié à la manière dont les gens consomment l’image. Je ne sais pas si vous avez vu, mais il y a des analystes de films et de séries, j'ai vu ça avec Séries Mania, qui se sont rendus compte que les productions venant d’Apple TV ou de Netflix avaient toujours plus ou moins le même rythme. Ça a fait un gros buzz, surtout aux États-Unis, au point que Netflix a dû faire une conférence de presse pour s'expliquer. Ils demandent effectivement aux réalisateurs de rappeler l’intrigue et le nom des personnages toutes les vingt minutes. Pourquoi ? Parce qu’on sait que les gens regardent leur téléphone en même temps et qu’ils décrochent. Il faut donc que, lorsqu’ils relèvent la tête, ils puissent comprendre immédiatement où en est l'histoire. Ils le disent eux-mêmes : aujourd'hui, les gens ne consomment plus les séries de manière linéaire.
C'est la même chose dans la musique avec TikTok. Il y a des mecs qui écrivent des chansons en incluant des « chorées » dans les paroles. Drake était le premier à faire ça avec « Left foot up, right foot slide… ». À l'époque de Musical.ly, il décrivait déjà une chorégraphie pour anticiper le fait que cette partie du morceau deviendrait un TikTok, que les gens la reprendraient et que cela générerait de l'engagement. Quand tu vois ça, tu te dis : « Non, les gens ne sont pas aussi cons… ». Et puis, ça fait deux milliards de vues. Le pire, c'est qu'ensuite, les maisons de disques demandent à des groupes comme nous de faire la même chose. C'est là que c'est dangereux : quand cela devient la référence absolue. Leur phrase type, c’est : « On n'est pas audibles aujourd'hui si on ne fait pas ça ». Mais est-ce si grave de ne pas être « audibles » ? Je n'en sais rien. J'ai 290 followers sur TikTok et j'en suis super fier ! Je n'en ai rien à faire, je ne sais même pas comment ça marche. Mes gosses se moquent de moi toute la journée.
Même en concert, on veut que ce soit humain. On veut que quand tu viennes nous voir, tu aies l'impression qu'on joue pour toi, et pas qu'on appuie juste sur la barre d'espace d'un ordi en attendant que l'heure défile. Sinon, le fan qui revient te voir s'aperçoit que c'est exactement la même chose, millimétré, où à 3, 2, 1, le chanteur demande : « Est-ce que vous allez bien ? ». On perd l'humanité, et c'est justement de cela dont on voulait parler dans le disque.
Louise : En effet, on sait que vous accordez une grande importance au "vrai", à l’authenticité face aux réseaux sociaux. Comment ce thème transparaît-il dans LOVE & ANXIETY ?
Mat : On essaie déjà de mettre le sujet sur la table. On l'a précisé dans le disque : nous, on n'estime vraiment pas détenir la vérité. C'est d'ailleurs la plus grosse erreur des artistes : penser qu'ils ont raison. On adore se tromper. Ce disque, nous l'avons fait pendant deux ans et demi parce qu'on s'est trompés plein de fois. On a pris le temps de se dire : « Tiens, on s'est trompés, on recommence », plutôt que de se dire : « On s'est trompés, tant pis ». On a pris deux ans et demi, ce n’est pas grave ; on prend le temps d'apprendre de nos erreurs et de grandir. Ensuite, quand le disque est fini et que je parle de live et de réalité, c'est parce que nous, quand on est sur scène, on aime échanger avec les gens. On aime dire : « Voilà, on a posé tel sujet sur la table, qu'est-ce que tu en penses ? ». Et parfois, leur avis est très différent du nôtre, et c’est là que c’est intéressant. On grandit ensemble comme ça. On a la chance de jouer parfois à l'étranger, dans d'autres pays et donc d'autres cultures ; sur un même sujet, les réactions vont être complètement différentes. Pour nous, c'est comme cela que l'on doit être artistes : on soumet des thèmes, on suscite la prise de position, mais on n'est pas là pour dire aux gens quoi penser. Chacun pense ce qu'il veut. Encore une fois, nous n'avons pas la vérité.
Kassandra : En parlant de poser des sujets sur la table, est-ce que certains sujets de société vous tiennent particulièrement à cœur dans votre musique ou vos prises de parole ?
Mat : Oui, on en a d'ailleurs payé le prix ; c'est pour cela qu'on n'a pas 200 000 followers sur Instagram. C'est parce que, parfois, on met des coups de pied dans la fourmilière et on en reçoit les éclaboussures, mais c'est le jeu. Nous avons des chansons qui parlent de féminisme, de ce que c'est qu'être une personne racisée en France, de sexualités différentes ou de statuts sociaux divers… Mais surtout, quand on parle de love et d'anxiety, on parle d'êtres humains. Souvent, quand l'anxiété arrive, soit on prend un médicament, et on en prend tous dans le groupe ; ce n’est pas un crime, c'est une vraie béquille. Il vaut mieux prendre un traitement que boire tous les soirs, je pense, mais c'est un autre débat. Soit tu parles à des gens, tu te fais accompagner, généralement l'un ne va pas sans l'autre, ou tu parles à tes potes. En tournée, heureusement que nous sommes entre amis. Il y a des jours où c'est vital, parce que tu n'as pas ta famille avec toi. Le réflexe de l'être humain, c'est de penser qu'il peut toujours éviter le choix qui va orienter sa vie. Parfois, c'est de l'évitement : tu fuis le moment de te regarder dans la glace, de te remettre en question et de te demander ce que tu vas changer pour aller mieux. Avant d'en arriver là, certains se tournent vers des hommes politiques en se disant : « Ah tiens, je vais voter pour lui, il va virer tous les gens qui me posent problème et j'irai mieux ». C'est sous-entendre : « Je laisse à ce mec le soin de faire les choix dans ma propre vie ». C'est une fausse bonne idée. D'autres deviennent extrémistes : ils se mettent des œillères immenses pour ne pas voir tout le travail qu'ils ont à faire sur eux-mêmes. C'est éviter le face-à-face avec soi-même et oublier que l'on est le seul maître de sa vie. Ce n'est pas un homme politique, ce n'est pas un dieu. Et quand je dis que ce n'est pas un dieu, je fais la différence entre la religion et la spiritualité. La religion a un côté très humain : ce sont des hommes qui la dirigent. Il y a un dogme, un cadre dirigé par des gens qui sont parfois bien contents de te faire faire des choses que tu n'as pas forcément envie de faire. À partir du moment où tu reprends en main le sens de ta vie, tu peux te dire : « Je vois que je pars en vrille, je vais changer les choses ». Si je ne sais pas le faire, je vais me faire aider, je vais tendre la main ou dire : « Je suis perdu, j'ai besoin d'aide ». C'est bien mieux que d'aller chercher, dans la défaite d'une tierce personne, une sorte de pseudo-réussite pour compenser ses propres difficultés. C'est de cela dont nous parlons.
Après le concert, on va au merch (le stand où l'on vend les T-shirts, etc.). On va se confronter aux gens, signer des autographes, faire des photos pour ceux qui le souhaitent, et juste discuter.
Enzo
Laurine : Comment traitez-vous votre relation au public ?
Mat : Tout ce qui est relation avec le public, c'est entièrement géré, de A à Z, par Enzo Gabert !
Enzo : Je savais qu’il allait dire une connerie !
Mat : Je suis très mauvais... Non, mais c'est vrai, je ne suis pas bon, j'ai de gros problèmes avec ça. Sur scène, ça va. Mais on est cool, on vient du Nord-Pas-de-Calais ! Déjà, on travaille tous encore avec nos parents. La personne avec laquelle j'ai le plus travaillé dans ma vie, c'est le père d'Enzo. On a nos parents avec nous, on est très dans l'esprit : « Tu as vingt ans de plus que moi, tu as vingt ans d'expérience de plus, donc potentiellement je ferme ma gueule et j’écoute ». Comme on dit, on n'a pas la vérité. Et si on devenait ce genre de personnes prétentieuses, je pense que nos parents nous... Enfin non, ça ne pourrait pas arriver ! On n'est pas comme ça, on n'a pas été élevés comme ça. À la base, nous, on met des sujets sur la table avec des potes. On fait de la musique dans notre chambre pour lancer des discussions, faire des concerts, rencontrer des gens...
Enzo : Et puis, quand tu fais une tournée et que, tous les soirs, il y a trois ou quatre personnes qui sont là tout le temps, au bout d'un moment, tu ne peux pas faire comme s’ils n’étaient pas là. Tu discutes avec eux : tu parles du concert, tu leur demandes pourquoi ils viennent tout le temps, ce qui fait qu'ils aiment autant le groupe, etc. On a plein de discussions avec les gens du public, des photographes ou des habitués. Après le concert, on va au merch (le stand où l'on vend les T-shirts, etc.). On va se confronter aux gens, signer des autographes, faire des photos pour ceux qui le souhaitent, et juste discuter. Forcément, il y a plein de visages que l'on voit souvent, c'est normal.
Mat : Mais c'est vrai qu’on a un lien particulier avec les photographes : il y en a certains qu’on connaît bien, tellement cela fait longtemps qu'on joue. On se parle sur Instagram, ils nous préviennent qu'ils vont venir à tel festival, etc. Quand on joue, on les voit dans le crash barrière, on se connaît, on a une vraie relation. Ils nous ont vus plein de fois, ils savent avant les autres si on a été meilleurs qu'un autre soir. Et eux-mêmes voient cinquante fois plus de concerts que nous. Quand tu as un mec qui fait cent concerts par an et qui te dit que c'était cool, tu te dis : « chanmé ! ». L'ego, c'est ce qui tue le musicien ; c'est ce qui tue tout le monde, de toute façon. Je n’ai aucun problème à ce qu'on me dise : « J'ai préféré tel concert ». Au contraire, je demande pourquoi et j'y réfléchis pour le prochain show.
Enzo : Parfois, toi-même, tu as l'impression que le concert était moins bien que celui que tu as fait deux jours plus tôt, parce que pour ce dernier, tu te sentais particulièrement bien, etc. Mais le public, les personnes avec qui tu discutes ou les photographes qui ont assisté aux deux dates te disent le contraire. C'est comme cela que tu reprends confiance : il est important de se confronter aussi à ceux qui nous écoutent.
Laurine : Vous êtes un groupe qui dure depuis plus de 10 ans maintenant, comment vous faites pour maintenir une certaine fidélité dans le temps avec votre public ?
Mat : C'est un mystère pour moi : je suis toujours étonné qu'il y ait des gens qui viennent nous voir. Vraiment, je te le jure. En plus, j'étais aux États-Unis, je revenais en France... il y a tellement de choses qui sortent tout le temps. Je suis toujours aussi content ; je ne suis pas blasé.
Enzo : Il y a de nouvelles personnes !
Mat : Oui, il y a de nouvelles personnes. Mais tu vois, dans ma tête, je ne me dis pas ça. Je ne me dis pas : « Il y a une fanbase, comme on dit, des gens qui sont là depuis longtemps ». Je suis toujours émerveillé de voir qu'il y a des gens qui se sont déplacés pour venir nous voir. Là, on a lancé le Zénith de Paris, et on est presque complets. Ceux qui remplissent une salle en une semaine, ce ne sont pas les groupes comme nous ; nous, on est des diesels ! Et tant mieux, en fait. Je préfère être là depuis trente ans et durer, plutôt que d'être une sorte d’explosion éphémère qui disparaît aussitôt. Mais j'ai toujours ce doute. Mes potes me disent que « ça va le faire », mais je suis toujours surpris de voir du monde.

Merci à Clémence, Ella, Lucas, Martin, Louise, Angeline, Laurine, Kassandra et Tess d’avoir préparé cette interview avec autant d’enthousiasme. Et merci à Skip The Use pour cet échange riche, sincère et inspirant.
Photos : © Toma Hié - LillelaNuit
