Pour son Actu Ciné, LillelaNuit a rencontré le réalisateur de C'est quoi l'amour ?, Fabien Gorgeart. Il s'est entouré d'une distribution 5 étoiles - Laure Calamy, Vincent Macaigne, Lyes Salem, Mélanie Thierry, Céleste Brunnquell, Saul Benchetrit, Grégoire Leprince-Ringuet, Jean-Marc Barr - pour signer un vrai "feel good movie" sur le thème de la famille recomposée. Un film charmant et léger comme une bulle de savon, qui nous a donné l'envie d'en savoir plus. Rencontre avec Fabien Gorgeart par LillelaNuit.

Votre film précédent, La Vraie Famille, était déjà un film sur la famille, comme son titre l'indique, mais c'était une œuvre poignante. Avec C’est quoi l’amour ?, vous abordez la famille par un autre prisme. On a le sentiment de voir un film choral, mais aussi d'être davantage à l'intérieur d'une bulle de savon.
Fabien Gorgeart : Oui, en tout cas, l'idée de la légèreté est ce qui m'a animé tout de suite. Après La Vraie Famille, on n’a pas arrêté de me dire que j'avais fait beaucoup pleurer les gens, et je voulais « réparer » cela. Comme je l'avais fait une fois, je n'avais pas forcément envie de recommencer. Quand j'ai entendu parler des procès en nullité de mariage — cette procédure au sein de l'Église — j'ai découvert qu'il y en avait 500 par an en France et 55 000 dans le monde. J'ai mené un travail d'enquête, rencontré des prêtres qui sont juges ecclésiastiques, des avocats spécialisés et des personnes ayant fait la démarche. Je me suis dit que ce serait un terrain de jeu assez rigolo pour surprendre et interroger la famille, mais de manière plus légère.
On ne peut pas se marier deux fois à l'église. Pour annuler le précédent, il faut « prouver » son non-amour.
Fabien Gorgeart
C’est-à-dire que si on veut se remarier à l'église, on est obligé de faire comme les personnages de votre film ?
Fabien Gorgeart : Absolument. On ne peut pas se marier deux fois à l'église. Pour annuler le précédent, il faut « prouver » son non-amour; c'est une question qui m'amusait beaucoup. Il faut que des gens remontent vingt ans en arrière : c'est une sorte de machine à remonter le temps pour eux, afin de prouver qu'ils ne s'aimaient pas. Évidemment, moi je m'amuse avec l'idée que l'amour, ça ne s'annule pas, ça s'accumule.

Vous faites un film choral, avec une distribution qui est sans doute l'une des plus belles de l'année. Comment fait-on pour réunir un tel casting ?
Fabien Gorgeart : J'ai écrit pour eux, en fait. Et la chance que j'ai eue, c'est que le scénario leur a beaucoup plu et qu'ils ont accepté. J'ai écrit pour Mélanie Thierry et Lyes Salem parce que je les avais rencontrés dans mon film précédent (La Vraie Famille). Je savais qu'avec Mélanie, on pouvait aller chercher une autre tonalité. On la voit rarement dans la comédie, surtout dans des personnages un peu décalés ; elle a sauté sur l'occasion. Lyes Salem représente une sorte de figure d'homme ; c'est finalement une variation de son personnage précédent. Et puis, quand j'ai commencé à dessiner le personnage de Marguerite, j'ai pensé à Laure Calamy, et de là a découlé naturellement Vincent Macaigne. Laure et Vincent sont une sorte de « vieux couple » : ils se connaissent depuis le conservatoire. On les a découverts ensemble dans Un monde sans femme de Guillaume Brac. J'avais ce couple-là en tête, et ils ont accepté. Pour Céleste Brunnquell, c'est pareil, j'y ai pensé en cours d'écriture. Pour une raison toute bête : elle me fait penser à ma fille, qui a 9 ans. Je projetais complètement, puisque tout ça est né du fait que je me suis séparé. J'ai eu la chance de me marier avec la bonne personne et de me séparer avec la bonne personne. J'avais envie d'en faire une ode. Céleste est donc une projection de ma fille quand elle aura son âge.
J'ai encore écrit le prochain film pour Mélanie Thierry ; on a vraiment une jolie relation de travail.
Fabien Gorgeart
Vous retrouvez Mélanie Thierry. On a cru comprendre que sur le tournage du film précédent, ça avait été un peu compliqué, un peu « touchy ». Mais visiblement, vous vous êtes trouvés tout de même.
Fabien Gorgeart : Disons qu'elle a eu très peur. Jouer avec les enfants, c'était très compliqué. Moi, je suis encore un jeune réalisateur ; ce n'est que mon troisième film. Donc elle s'est peut-être demandé si j'allais être le bon chef d'orchestre pour ça. Il y a eu une sorte de perte de confiance, de la fatigue, du stress. En fait, ce qu'elle raconte au final, c'est qu'elle avait besoin d'être un peu dans l'état de son personnage : son personnage se sent un peu seul contre tous dans La Vraie Famille. Et quand elle a vu le film, ça a complètement changé son sentiment. Elle a été très, très heureuse. On a créé un lien assez fort, au point que j'avais très envie de la retrouver. J'ai encore écrit pour elle le prochain film ; on a vraiment une jolie relation de travail, maintenant.

Il faut réussir à donner de la place à tous et toutes. Avec de tels comédiens et de telles comédiennes, il ne faut pas qu'à un moment quelqu'un se sente sacrifié.
Fabien Gorgeart : Comme leur place était assez claire dans le scénario, ils y vont en connaissance de cause, d'une certaine manière. Donc, la question ne s'est pas posée. Mélanie savait qu'elle venait pour un rôle secondaire, mais elle était très heureuse qu'on se retrouve. Et surtout, le rôle l'amusait beaucoup. J'ai senti que c'était ça : elle a vraiment laissé la place à l'histoire. Après, il y a eu les scènes, il y a eu l'idée qu'on partait tous à Rome... il y avait des choses amusantes à faire dans le film. Toutes ces questions-là se sont plutôt agréablement passées.
Mon but, c'est de donner aux comédiens le sentiment que les caméras n'existent pas.
Fabien Gorgeart
Tout ça donne un peu l'impression, quand on voit cette famille, que c'est un « joyeux bordel », organisé ou désorganisé. Entre les ex, les beaux-enfants, les enfants... Comment passez-vous de votre scénario, qui est écrit, à cette liberté que vous laissez à vos comédiens pour transformer cela en images ? En résumé : comment organisez-vous ce « joyeux bordel » ?
Fabien Gorgeart : À mon avis, il y a deux étapes. Enfin, trois, parce qu'il y a l'étape que les comédiens vont apporter eux-mêmes. Mais disons que, dès l'écriture, j'essaye que ce soit incarné. Il faut qu'on ait ce sentiment-là rien qu'en lisant le scénario. En tout cas, c'est ce que les acteurs me renvoyaient : ils y trouvent des appuis assez solides. Je cherche à faire oublier que le scénario est écrit ; il faut qu'on ait l'impression de lire de la vie. Après, sur le tournage, ce que je fais en général pour chercher ce sentiment, c'est de trouver le plan qui peut tout couvrir sur chaque scène. Parfois, ça se termine en plan-séquence, c'est-à-dire qu'il reste tel quel au montage. Mais en général, je ne cherche pas forcément le plan-séquence pour lui-même. Je cherche le plan qui va me permettre de créer la scène dans son entièreté sans couper. Une fois qu'on les a laissés faire vivre la scène sans interruption, je vais faire d'autres axes pour compléter. Parfois je les pense à l'avance, parfois on s'adapte en fonction de la circulation à l'intérieur de l'image. C'est là que le travail avec le chef opérateur intervient. J'essaie de retrouver des axes où l'on peut laisser les comédiens jouer tout le temps. Mon but, c'est de leur donner le sentiment que les caméras n'existent pas, qu'ils peuvent habiter l'espace et aller au bout de la scène sans jamais couper. Le découpage intervient à l'intérieur de cela. En tout cas, pour un film comme celui-là, c'était nécessaire.

Quelque chose est très intéressant : à chaque fois que vous filmez — que ce soit dans Diane a les épaules, La Vraie Famille, ou aujourd'hui avec C'est quoi l'amour ? — vous filmez des interactions, des rapports amoureux, amicaux ou sentimentaux entre les hommes et les femmes. Vous filmez la famille. Cette histoire est née de votre séparation, mais pensez-vous que si vous aviez filmé cette famille il y a quatre ou cinq ans, vous l'auriez fait de la même façon ? Car la famille « mute » tout le temps, et de plus en plus vite.
Fabien Gorgeart : Je suis sûr que non. Effectivement, cela correspond à un « instant T » de ma vie, de ce que j'ai envie d'explorer comme type de relation et de sentiment qui circule. Je pense que, par exemple, la question de l'adolescence, je ne l'aurais même pas filmée comme ça. J'étais en train d'écrire un film sur l'adolescence — un projet que j'essaie de faire depuis longtemps, mais que je remets toujours dans un tiroir. Cette fois-ci, j'avais avancé, mais je n'étais toujours pas satisfait. J'ai donc décidé de garder les adolescents et de faire un "transfuge" de personnages vers ce nouveau scénario. Par exemple, cela m'a donné l'idée que le premier amour de Marguerite (celui avec Fred) soit en miroir avec celui de sa fille. Elle reproche à sa fille que son amoureux prend trop de place, alors qu'elle-même va en laisser beaucoup au sien. Ce sont des idées qui rebondissent comme des balles de billard sur des bandes. Peut-être que la table de billard n'aurait pas été disposée de la même façon il y a quatre ans. Mais c'est certain : la séparation, je ne l'avais pas vécue. Quand mon producteur m'a parlé du processus d’annulation de mariage, cela faisait deux ans et demi que j'étais séparé ; j'étais en plein questionnement. C'était le bouton « ON ». J'avais envie d'en parler, de faire une déclaration d'amour à la séparation.
En voyant le film, on peut penser aux Marx Brothers, notamment à leur film Une nuit à l'opéra. Avec la scène de la cabine du bateau où tous les personnages s'entassent les uns-au-dessus des autres. Dans l'hôtel de votre film, on retrouve cette sensation de saturation où tout le monde essaie d'exister et passe un peu au-dessus de l'autre.
Fabien Gorgeart : Je ne pensais pas à ce film-là en particulier, et pourtant j'aurais pu, car mes premiers amours de cinéma furent les burlesques — surtout Jacques Tati. Pour cette scène de l'hôtel, j'avais vraiment envie d'une mécanique de pur comique de situation. C'est presque le seul moment du film qui fonctionne ainsi : par la superposition des intentions des personnages et le déplacement de leurs rôles. Par exemple, Fred joue soudainement le père de Raphaëlle... Je voulais que cette nuit à l'hôtel soit une parenthèse de comédie américaine, portée par le décalage. Je savais que cela placerait les personnages dans une position décalée.
Le cinéma a la possibilité de changer les systèmes de représentation.
Fabien Gorgeart
Est-ce qu'en réalisant ce film sur la famille, qui est une comédie, vous faites œuvre politique ?
Fabien Gorgeart : Ce n’était pas ma démarche au départ, mais je me suis rendu compte en le faisant que, comme pour Diane a les épaules, le cinéma a la possibilité de changer les systèmes de représentation. Si un film peut le faire, ça vaut le coup. C’est peut-être en cela qu’il est « politique ». Mais cela consiste surtout à assumer ce que nous vivons tous : les familles recomposées, le fait que l'amour circule différemment, que la famille « mute » constamment. Je ne pense pas faire une révolution, mais je veux que cela soit représenté au cinéma de manière joyeuse, même si c'est un peu chaotique. Lors d'une avant-première, quelqu'un m'a dit une phrase que j'aime beaucoup : « Votre film est une ode au droit d'être un peu nul. ». Cela me ramène à Jacques Tati, bien que mon esthétique soit différente, ce qui me touche chez lui c'est son amour des gens. Il regarde leurs défauts et c’est avec cela qu’il fait son cinéma. Chez lui, les défauts rendent les personnages humains et beaux. C'est tout ce que j'ai envie de faire : rendre les gens humains en allant les chercher, non pas pour les enfoncer, mais pour les élever en montrant leur droit d'être un peu « nuls ». C'est joli à voir.

Que le personnage interprété par Céleste Brunnquell ait une petite amie ne pose jamais problème. En revanche, je me suis interrogé sur une autre séquence : pourquoi le frère semble-t-il rejeter le personnage joué par Lyes Salem ?
Fabien Gorgeart : C'est une manière de montrer que les liens ne sont jamais innés ; ce n'est pas parce que l'on appartient à la même famille que l'amour est acquis. Je parle beaucoup d'amour dans mes films, mais je voulais montrer ici un contrepoint. J'ai simplement laissé la porte ouverte, car m'attarder davantage sur le frère aurait constitué une trop longue digression. À l'écriture, la scène était d'ailleurs bien plus développée, mais elle ne tenait pas le rythme au montage. Il fallait simplement faire ressentir ce point de rupture, cet endroit où le lien ne fonctionne plus. C'est une porte ouverte : il faudrait presque imaginer un spin-off sur ce frère et sur sa relation avec Marguerite pour explorer comment l'amour, même fraternel, peut finir par se dissoudre. Ce serait presque un autre sujet de film.
En tant que spectateur, on peut se demander s'il n'y avait pas une part de racisme dans son attitude.
Fabien Gorgeart : C’est une interprétation tout à fait possible.
Même si vous connaissez parfaitement votre scénario pour l’avoir écrit, et votre tournage pour l’avoir réalisé, comment gérez-vous l’étape du montage avec une telle masse de matière et autant de personnages ? Est-ce un processus fluide ou cela reste-t-il complexe ?
Fabien Gorgeart : Non, cela se passe plutôt bien. En réalité, j’ai appliqué une méthode sur La Vraie Famille que j'ai réitérée ici. Je tourne beaucoup plus que ce qui est écrit, car je vais chercher des intentions supplémentaires sur le plateau. Cependant, lors du premier montage, je tiens à rester au plus proche du scénario. Au lieu d’élargir la matière, je la resserre au maximum pour vérifier si la trame narrative tient la route. Ce n'est qu'ensuite que l'on identifie les besoins : ici, il faut prendre plus de temps ; là, tel personnage manque de relief… À ce moment-là, nous allons puiser dans les rushes pour redonner de la substance à ces passages. Je ne pars pas de l’exhaustivité pour réduire ensuite ; je fais l’inverse. Pour l'un de mes précédents films, les producteurs avaient été surpris par un premier montage de seulement 1h20. C’est une excellente base : quand on vous dit que le film va trop vite, c’est positif. On peut alors se permettre de prendre le temps, d’installer des respirations. Cette méthode me rassure sur la solidité de l'histoire. Beaucoup font l'inverse et se perdent dans la masse d’images, même si leur méthode finit aussi par fonctionner. Pour moi, c'est une façon de rendre l’étape du montage — souvent douloureuse — beaucoup plus sereine. Une fois la structure validée, je peux enfin m’amuser à peaufiner l'efficacité d'un gag ou la précision du rythme.

Combien de semaines de montage-images avez-vous eues ?
Fabien Gorgeart : Je ne m’en rappelle plus précisément pour ce film-ci, mais c’était un délai classique. Je crois que c’était environ 12 semaines.
Que vouliez-vous à tout prix réussir et à tout prix éviter avec C’est quoi l’amour ?
Fabien Gorgeart : Ce que je voulais réussir par-dessus tout, c'est la séquence de la vidéo du mariage. Il fallait absolument qu’elle soit convaincante pour que l’on croie à leur histoire passée. Pour moi, c’est le cœur du film : ce moment où Laure Calamy regarde ces images, ce regard porté sur le passé. L’enjeu était que l’existence de ce passé soit aussi tangible que celle du présent, et que les deux se rejoignent. À l’inverse, ce qu’il fallait éviter, c'est de tomber dans la facilité. Puisqu'il s'agit d'un "feel-good movie" assumé, il ne fallait pas qu’il devienne simpliste pour autant. Je voulais que le film soit simple, mais que les bons sentiments qu'il véhicule conservent une certaine complexité.
Justement, sur cette idée d'effet miroir et de "film qui fait du bien" : on peut penser au dernier film d'Olivier Nakache et Éric Toledano Juste une illusion, sorti récemment.
Fabien Gorgeart : J’y ai pensé en découvrant leur film. Nous ne racontons pas du tout les mêmes histoires, mais nous appartenons à une catégorie de cinéma qui cherche la même chose. J'ai d'ailleurs croisé l'équipe du film à Avignon, j’ai vu leur film là-bas, eux connaissaient et appréciaient beaucoup La Vraie Famille et on s’est dit qu’on sentait qu’on regardait l’humain du même côté.
Les infos sur C'est quoi l'amour ?
Synopsis : Lorsque Fred demande à son ex-femme, Marguerite, de faire annuler leur mariage à l'Eglise pour pouvoir s’y remarier, elle se réjouit de le voir refaire sa vie. Mais ce qui devait être une simple formalité s’avère plus compliqué que prévu et va les mener jusqu’à Rome avec leurs enfants et leurs nouveaux conjoints. Un voyage haut en couleurs pour tous les membres de cette famille recomposée.
C'est quoi l'amour ? de Fabien Gorgeart
Avec : Laure CALAMY, Vincent MACAIGNE, Lyes SALEM, Mélanie THIERRY, Celeste BRUNNQUELL, Saul BENCHETRIT, Grégoire LEPRINCE-RINGUET, Jean-Marc BARR
Prix : Festival de l'Alpe d'Huez : Grand Prix du Jury & Prix d’interprétation féminine pour Laure Calamy
Durée : 1h48
Sortie : le 6 mai 2026
Remerciements UGC Ciné Cité Lille
Entretien réalisé à Lille le mardi 28 avril 2026 par Grégory Marouzé - Transcription de l'entretien Charlène Delgado
Photos, affiche et film-annonce : Zinc et Memento distribution
