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Alice et le Maire : Entretien avec la comédienne Anaïs Demoustier

Alice et le Maire : Entretien avec la comédienne Anaïs Demoustier

Anaïs Demoustier Alice et le Maire Style : Cinéma Date de l’événement : 02/10/2019

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Lille La Nuit a rencontré Anaïs Demoustier pour la sortie de l'excellent film de Nicolas Pariser, Alice et le Maire. La jeune comédienne, originaire de Villeneuve d'Ascq, y incarne avec panache Alice Heimann, une philosophe. A ses côtés, on retrouve Fabrice Luchini, impeccable dans le rôle de Paul Théraneau, maire fictif de Lyon. Alice et le Maire aborde des sujets complexes (la politique, l'engagement citoyen, la dépression) avec finesse et légèreté. Affable, Anaïs Demoustier nous a parlé de ce film, qui lui tient à cœur.  Rencontre avec l'actrice française qui monte.

Anaïs Demoustier est la philosophe Alice Heimann.

Nicolas Pariser, le réalisateur de "Alice et le Maire"

Quels furent les éléments déterminants qui vous ont faits accepter Alice et le Maire ?

Anaïs Demoustier : C’est le scénario. Au départ mon agent m’a dit « C’est un film politique ». Je me dis qu’on va voir en le lisant. Il m’a dit « C’est une comédie et c’est politique ! » J’ai lu et j’ai eu l’impression qu’il y avait de la comédie mais aussi de la mélancolie dans ce que raconte le film. Il y a une espèce de profondeur. Surtout je me suis dit que ce n’est pas un film militant. C’est un film qui se passe dans le milieu politique mais qui parle de mille autres choses, en fait. Moi, j’y ai vu une histoire très intime. Et ce qui m’a passionné c’est de me dire que derrière les fonctions, il y a des gens, des êtres humains. Et derrière ce maire, il y a un homme. Et c’est cet homme-là, qui va rencontrer cette jeune femme-là, qui est une normalienne philosophe. J’ai plus été touchée à la lecture par cette idée de deux solitudes qui se rencontrent et qui se modifient.

J’ai été impressionnée par la qualité du scénario. La subtilité des rapports qu’il y a entre les personnages. A un moment, elle parle de son meilleur ami, le personnage joué par Alexandre Steiger. J’ai trouvé que tout était subtil, que tout était singulier. Qu’il y avait une forme d’intelligence dans ce scénario. En même temps, il y avait ces gros pavés de texte, ces scènes de dialogues avec Luchini, qui étaient limites indigestes à la lecture. Donc, je me suis dit le pari va être de rendre ça agréable à regarder. Parce qu’à lire c’était un peu laborieux. Mais j’avais envie de relever ce défi-là. Je me disais qu’avec Luchini, c’était tout à fait possible.

Après, il y a eu la rencontre avec Nicolas (ndr : Pariser). Je lui ai parlé de mes sensations en lisant. Il avait l’air assez content de ce que je lui disais. Je pense que ce sont des choses qu’il avait mises consciemment dans le film. C’est à dire cette histoire de solitudes, de deux êtres humains qui n’ont rien à voir ensemble et qui, pour autant, se modifient vraiment, se rencontrent vraiment, d’une manière spéciale qui n’est pas une histoire d’amour, qui est plus complexe que ça. Et puis Nicolas, je l’ai adoré. Parce que j’ai senti… En fait, le ton du film, c’est vraiment lui ! Il est vraiment drôle ! Intelligent ! Il a un regard à la fois très distancé sur les choses et en même temps, sans ironie. Ce n’est pas quelqu’un de cynique. C’est quelqu’un qui regarde les choses avec intelligence. Et avec humour ! Sans jamais avoir un esprit de sérieux qui nous fait la leçon. Je ne sais pas comment dire… Il n’est pas moralisateur ! Et du coup, le film n’est pas manichéen. Il n’y a pas les bons et les méchants ! Il a un regard. Je pense que c’est un metteur en scène vraiment brillant ! Il va faire plein de films et je suis trop contente d’avoir tourné avec lui, déjà ! Je pense qu’il y a plein d’acteurs qui vont avoir envie de jouer avec lui, après !

Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier

Le personnage d'Alice

Votre personnage, Alice, n’est pas binaire. On la croit naïve. Pleine de candeur. Or, sans doute pas. En fait, elle dynamite tout autour d’elle.

Anaïs Demoustier : Ce n’est pas faux. Je n’y ai jamais pensé comme ça. Elle a une force tranquille. Elle arrive dans cet endroit et n’est absolument pas déstabilisée par l’effervescence que peut avoir ce genre de milieu. Elle n’est pas ambitieuse à l’excès. Donc, elle, ça ne l’intéresse pas les combats par rapport au bureau. Elle n’a pas de problème de place. Elle a une espèce de tranquillité. En même d’une grande lucidité. Elle voit tout ! Et puis, elle a aussi un esprit assez sérieux ; J’ai l’impression qu’elle veut bien faire les choses. On lui propose une fonction qui est un peu absurde, qui consiste à redonner des idées alors qu’à la base, elle n’était pas venue pour ça. Et elle voit que c’est absurde, mais en même temps elle essaie de le faire et de le faire sérieusement. (…) Mais comme elle n’est pas vindicative, c’est vrai qu’elle a une manière de dynamiter les choses qui est intéressante ! Parce que ce n’est pas véhément. Elle ne dit pas « Vous êtes tous des cons ! ». Pas du tout ! Je pense qu’elle ne le pense même pas d’ailleurs. Elle se dit juste qu’il n’y a plus de place pour la pensée, alors qu’on lui demande de réinsuffler de la pensée. Mais elle n’y arrive pas. Elle cherche des places dans les interstices. Entre deux trajets en voiture. Entre deux rendez-vous. La nuit. Pour essayer de faire ce qu’on lui demande mais elle bute contre un système, qui est que l’action et la pensée n’arrivent plus à cohabiter. Lui (ndr : Fabrice Luchini) a la tête dans le guidon avec tout ce qu’il a à faire. Et il n’arrive pas vraiment à se remettre à penser avec elle.

Je pense que quand on choisit un film, il y a quelque chose de politique. Et que je prends en charge cette vision-là !

Anaïs Demoustier

Tout est politique

On devine chez le maire un engagement qui est assez sincère. Alors effectivement, ce n’est pas manichéen. Mais les politiques sont très critiqués. Sur leur médiocrité, et surtout leur médiocrité intellectuelle. Est-ce que lorsque vous acceptez le projet, c’est aussi pour vous, une forme d’engagement citoyen ?

Anaïs Demoustier : C’est difficile à dire. J’ai l’impression qu’à chaque fois que j’accepte un film… Comme j’ai l’impression que tout est politique… Tous les gestes qu’on fait au quotidien, et donc dans notre travail, le sont ! Et moi, inévitablement, je pense que quand on choisit un film, il y a quelque chose de politique. Et que je prends en charge cette vision-là ! La vision de Nicolas Pariser. J’y vais avec lui. Donc, oui ! Mais je ne me dis pas « Ah, je suis en train de faire un geste fort ! Non ! ».

Dans le cinéma français et même ailleurs, il y a des comédiens qui prennent des rôles ou des films, et l’on se rend bien compte qu’il n’y a pas un engagement, ni une pensée…

Anaïs Demoustier : Pour moi, c’est vraiment la chose la plus importante. Même au-delà de ce qu’il y a à jouer, pour moi la chose la plus importante, c’est la vision du metteur en scène. Ça c’est dans le cadre de tous les projets ! Même si sa vision c’est de raconter quelque chose de complètement absurde, comme par exemple chez Quentin Dupieux… Même si sa vision ne va pas remettre en question la société ou le monde. C’est ça qui m’intéresse le plus ! Je pourrais faire un personnage qui est silencieux tout le temps, qui ne dit rien, qui est assis dans une pièce, si j’ai l’impression que c’est hyper intéressant ce que ça va raconter aux spectateurs sur le monde, l’amour, sur je ne sais pas quoi, j’irais ! Ça c’est clair ! C’est ce qui m’excite le plus ! Et je pense que c’est parce que j’ai commencé avec Haneke (ndr : Le Temps du Loup en 2003) et que j’ai compris que c’était ça le cinéma ! Que le cinéma c’était important quand même. Que ce n’était pas grave, mais que c’était important ! Ça m’ennuie totalement de faire un truc qui raconte rien sur rien et qui n’a pas de saveur dans le propos. Ça, c’est clair ! Mais c’est vrai qu’en même temps, j’ai du mal à répondre à votre question car, pour moi, c’est une évidence en fait !

Ça m’ennuie totalement de faire un truc qui raconte rien sur rien et qui n’a pas de saveur dans le propos.

Anaïs Demoustier

Interpréter une intellectuelle

A votre avis, qu’est-ce que le rôle d’Alice vous a permis d’explorer, que vous n’aviez pu explorer auparavant en tant que comédienne ?

Anaïs Demoustier : Hum… Hyper dur ! Peut-être une forme de maturité. J’ai l’impression que c’est un personnage qui est un peu plus adulte que les autres que j’ai joués. Même si elle a de la candeur, elle a quand même un truc d’aplomb. Et surtout… Bien sûr ! Le truc qui était pour moi le plus intimidant avec ce rôle, c’est de jouer une intellectuelle. Je ne l’avais jamais fait et j’avais extrêmement peur ! Je ne sais pas comment expliquer cette peur que j’avais. Je ne sais pas… C’est comme si je devais jouer un chirurgien. Il y a des trucs, on ne peut pas faire semblant, quoi ! Soit on sait le faire, soit on ne sait pas le faire ! Et là, avec l’intelligence, le savoir, la culture, le savoir qu’elle a emmagasiné à travers ses études… Je me disais « Comment faire croire que je l’ai ? ». C’est fou ! Je ne sais pas pourquoi j’ai flippé avec ça ! J’en avais parlé à la réalisatrice Pascale Ferran, qui m’avait écrit tout un mail pour m’expliquer qu’il n’y avait aucun problème et que je pouvais jouer une femme intelligente (ndr : elle rit aux éclats). Son mail était super bien ! Et en fait, c’est marrant parce que j’ai fait un travail très simple. Il faut simplement que j’arrive à comprendre ce que je dis. Toutes les scènes qui parlent de politique, qui parlent d’écologie, je les ai bien bien lues et bien bien comprises avant de les dire. Comme si c’était sa pensée à elle, et pas un texte à apprendre. Et il y a quelque chose que j’avais déjà fait mais que j’adore : il se joue beaucoup de choses dans ses silences. Dans sa manière d’observer le monde et j’ai eu ça avec le film de Ozon, Une Nouvelle Amie, où j’avais un personnage assez ambigu, assez enfermé. Avec aussi Pascale Ferran dans Bird People. Et souvent, j’adore faire ça ! Je ne sais pas pourquoi. J’adore être une espèce de fenêtre. Comme si j’étais l’œil du metteur en scène mais dans le film ! Je me sens comme une sorte d’espion à l’intérieur du film. J’adore !

Nora Hamzawi et Anaïs Demoustier

Une carrière qui s'accélère...

En ce moment, ça s'accélère pour vous…
Anaïs Demoustier : Vous croyez ? Je ne sais pas.
Vous l’avez dit tout à l’heure vous même. Vous avez dit « Je travaille beaucoup ! ».
Anaïs Demoustier : Ouais. Je travaille beaucoup.
Beaucoup plus qu’avant. Vous êtes en couverture de Télérama.*
Anaïs Demoustier : Ouais. Trop bien !

Est-ce que tout ça, d’une certaine façon et pas d’une manière prétentieuse, vous semble naturel ? Et vous le vivez bien ! Ou est-ce que quand même, ça fait un peu peur, quand on sent qu’on tourne plus, quand on sent qu’on a plus de responsabilités ? Quand on est face à Luchini ?

Anaïs Demoustier : Non, non. Franchement, ça ne me fait pas du tout peur (rires) ! Je crois que mon parcours a été tellement équilibré, dans le rythme, ça fait tellement longtemps que je travaille régulièrement, sans qu’il y ait eu une espèce de film-coup d’éclat qui fait que d’un coup je deviens très célèbre, ou qu’on parle beaucoup de moi… Ça c’est fait vraiment de façon mesurée et équilibrée, depuis maintenant un moment puisque j’ai 31 ans. Je n’ai pas l’impression que là, il se passe un truc délirant non plus. Je me dis juste qu’il y a plus de rôles. Non, ça ne me fait pas peur ! En fait, ça me fait plaisir car moi j’ai un peu souffert de films que j’adorais et qui étaient très peu vus par les gens. Qui sortaient dans quatre salles. Qui étaient trop « auteurs », qui ne parvenaient pas à être distribués suffisamment. Ça me rendait vachement triste. Parce que c’était des rôles importants. Je me souviens d’un film qui s’appelle Sois Sage, que personne n’a vu. Ça me prenait deux mois de ma vie. La réalisatrice, ça lui prenait souvent trois-quatre ans. Et je voyais le film bazardé en trois secondes. J’étais dégoûtée ! Quelle tristesse ! Ça me faisait vraiment de la peine. Et donc aujourd’hui, quand un film à l’occasion de faire parler de lui, et que ça passe par mon biais notamment dans Télérama ou des trucs comme ça, je suis hyper contente parce que les films que je fais, je les choisis vraiment avec attention et j’ai envie de les soutenir ! Donc, en ce qui concerne les médias, je me dis super ! Tant mieux ! Tant mieux ! Après, je ne fais pas les couvertures des magazines féminins par exemple. Vous pourrez remarquer. Il me reste vraiment du chemin à parcourir pour être vraiment grand public (rires).

*Depuis l'entretien, Anaïs Demoustier a fait la couverture des Inrockuptibles en compagnie de Nora Hamzawi.

Les Infos sur "Alice et le Maire"

Synopsis : Le maire de Lyon, Paul Théraneau, va mal. Il n’a plus une seule idée. Après trente ans de vie politique, il se sent complètement vide. Pour remédier à ce problème, on décide de lui adjoindre une jeune et brillante philosophe, Alice Heimann. Un dialogue se noue, qui rapproche Alice et le maire et ébranle leurs certitudes.

Alice et Le Maire de Nicolas Pariser
Avec Fabrice Luchini, Anaïs Demoustier, Nora Hamzawi, Maud Wyler, Alexandre Steiger, Antoine  Reinartz, Léonie Simaga...

Durée :  1h43
Sortie le 2 octobre 2019

Affiche, photos, film-annonce © Bac Films
Entretien réalisé à Lille le samedi 14 septembre. Remerciements UGC Ciné Cité Lille

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