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Friedkin Connection : L’autobiographie démente du réalisateur de L’Exorciste !

Friedkin ! Un nom qui claque comme un coup de fouet et correspond bien au tempérament des films réalisés par ce metteur en scène américain -né le 29 août 1935 à Chicago- que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Un livre, sorti il y a quelques semaines, vient donc à point nommer pour faire découvrir cet immense cinéaste (et on pèse nos mots) aux plus jeunes ou tout simplement rappeler son importance à ceux qui l’auraient oublié. Ce bouquin incontournable c'est Friedkin Connection : Les Mémoires d'un Cinéaste de Légende (paru aux Editions de la Martinière) : l’autobiographie de William Friedkin.

Mais avant d’en venir à l'ouvrage lui-même, petit rappel : si vous ne connaissez pas William Friedkin, vous avez déjà vu ou au moins entendu parler de l’un de ses films, l’un des plus célèbres longs-métrages au monde : L’Exorciste, qui fut un véritable électrochoc lors de sa sortie en 1973, traumatisa un bon nombre des spectateurs de la planète avec son histoire de petite fille modèle possédée par le démon. L’Exorciste est une pierre angulaire du cinéma d’horreur, un film qui aborde son sujet avec le plus grand des sérieux, une mise en scène au cordeau, une musique inoubliable (Tubular Bells de Mike Oldfield), des effets spéciaux révolutionnaires (le regretté Dick Smith, génie du maquillage, est à l'oeuvre), une tension permanente et des scènes chocs qui font toujours partie aujourd’hui des plus impressionnantes jamais vues sur un écran -notamment celle où la jeune Regan se masturbe et se mutile le sexe avec un crucifix-, des personnages forts, une distribution prestigieuse soutenue par Max von Sidow (acteur chez Ingmar Bergman) et la jeune fille qui interprète la possédée : l'hallucinante Linda Blair (12 ans à l'époque). Auparavant, seul un film signé par un grand cinéaste, Roman Polanski, avait abordé dans le cinéma grand public l’idée de possession démoniaque avec un traitement au 1er degré : Rosemary’s Baby. Néanmoins, on pouvait tout a fait imaginer que l’héroïne basculait dans la folie et que toute l'histoire se déroulait dans sa tête.

Friedkin revient très largement sur L’Exorciste dans ses mémoires. Ce qui est somme toute assez logique puisqu’il s’agit de son plus grand succès commercial et que ce film sera l'oeuvre qui fera qu’on se souviendra de son nom, comme il le reconnaît lui-même.

Mais Friedkin Connection aborde bien d’autres choses passionnantes. S’il ne s’étend que très rarement sur sa vie privée (après tout, on s’en fiche), il retrace avec force de détails, d’anecdotes croustillantes le Hollywood des années 70-80 et un parcours qu’on peut franchement qualifier de Rock’N’Roll !

L’ouvrage commence par le passage obligé de l’enfance et des années de formation. Venant de la télévision, William Friedkin a tout de même réalisé The People vs. Paul Crump, un documentaire qui permit de commuer la peine de mort prononcée envers un jeune noir en prison à vie. Preuve s’il en est que le cinéma peut changer les choses et avoir un impact réel sur ses spectateurs.

Après avoir réalisé des films qui connurent un succès public néantisé (notamment Les Garçons de la Bande qui aborde sérieusement le thème de l’homosexualité en 1970), Friedkin réalise l’un des plus grands polars US des seventies : The French Connection qui raflera cinq Oscars. Inspiré d’une histoire vraie, ce film sur un trafic de drogue entre Marseille et New-York est un coup de tonnerre -notamment pour son style de mise en scène documentaire, l’interprétation de Gene Hackman dans le rôle du flic Popeye, sa poursuite hallucinante entre voitures et métro new-yorkais, qui fait toujours autorité-. Le film est un tel triomphe qu'on lui donnera une suite presque aussi réussie que l'original, signée par le grand John Frankenheimer.

Friedkin se voit ensuite proposé l’adaptation d’un roman de William Peter Blatty, inspiré d'un  cas réel de possession survenu en 1949 (ne riez pas, tout est expliqué très sérieusement dans le livre) : L’Exorciste. Le projet a déjà été proposé a des cinéastes fameux qui l’ont refusé comme Stanley Kubrick (est-ce en voyant le succès colossal du film de Friedkin, que Kubrick décida de se lancer dans la réalisation son propre film d’épouvante, The Shining, d’après Stephen King ? La question mérite d’être posée).

L’Exorciste est un succès immédiat, mondial, stratosphérique. Et d’un seul coup, Friedkin perd pied. Lui, l’enfant modeste, le p’tit gars de Chicago se prend le melon du siècle, parle mal aux gens, les traite mal aussi. Surtout, il est d’une arrogance insupportable et d’un tempérament qui confine parfois à la folie.

Et bien sûr, il commence à faire des erreurs, perd le flair qu’il avait eu jusqu’à présent pour « sentir » les goûts du public. S’ensuivent des échecs monstrueux que beaucoup de critiques américains considèrent comme artistiques (ce n’est clairement pas le cas) mais qui sont en revanche bien des fours commerciaux.

Il réalise notamment une nouvelle version du Salaire de La Peur de son maître Henri-Georges ClouzotSorcerer -Le Convoi de la Peur, en français- deviendra le chef-d’œuvre maudit de William Friedkin.

Devant être à l'origine interprété par Steve McQueen -c'est Roy Scheider,  le héros des Dents de la Mer, déjà présent dans The French Connection, qui le remplacera-, Sorcerer est un grand film d’aventures, aussi bien qu’œuvre profondément métaphysique. Son tournage est un cauchemar absolu qui constitue l’un des moments forts des mémoires de Friedkin. A côté du tournage de Sorcerer celui de Apocalypse Now ressemblerait presque à une promenade de santé (on exagère un peu, mais à peine). C’est un cauchemar éveillé qui sera sans doute l'une des raisons de la crise cardiaque de Friedkin, à la petite quarantaine. Mais si Sorcerer fut un tragique accident industriel en 1977, il est reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands films de son auteur -une sortie française en Blu-Ray est annoncée prochainement en France, après une diffusion sur Arte le 19 janvier dernier-.

 

Friedkin enchaine avec les bides et comme si cela ne suffisait pas, se met à dos une partie de la communauté gay américaine en sortant en 1980 un polar choc : Cruising (La Chasse), l’histoire d’un flic interprété par Al Pacino, qui enquête sur un serial killer tuant dans le mileu SM homosexuel. Le film est immense, mais totalement incompris. La réaction est d’un violence incroyable : jets de pierres et de bouteilles sur le tournage, articles dévastateurs. Friedkin et Pacino n’étant absolument pas homophobes, comprennent mal ce qui leur arrive, même si les gays dans ces années difficiles n’avait peut-être pas besoin d'un film qui auraient pu faire croire aux faibles esprits homophobes que toute la communauté homosexuelle avait des moeurs extrêmes (ce que Cruising ne sous-entend absolument jamais, d'ailleurs).  Revoir le film aujourd’hui confirme en tout cas que Cruising est un grand polar, qui reste une date importante dans la carrière de son auteur.

Friedkin est alors au fond du trou mais continue d’y croire. Ce qui lui permet de réaliser en 1985, un polar qui surpasse The French Connection : To Live and Die in L.A., bêtement traduit en France sous le titre de Police Fédérale Los Angeles. Le film redéfinit de façon spectaculaire le genre policier, révèle le jeune acteur de théâtre William Petersen (oui, le Grissom des Experts version Las Vegas), dévoile ce qui est peut-être la course-poursuite la plus spectaculaire de toute l’histoire du cinéma, à contre-sens sur l’autoroute -passage passionnant du livre : Friedkin nous dévoile comment il l’a réalisée-. On se souvient également du film pour la musique très 80's du groupe Wang Chung (clip 100% estampillé d'époque avec Friedkin).

En 1987, il réalise Rampage (Le Sang du Chatiment), film noir désespéré, emmené par la musique funèbre de Ennio Morricone. Traitant à nouveau d’un serial killer, le film pose la question de la responsabilité des actes des criminels. Mais cette fois-ci, Friedkin qui fut un farouche opposant à la peine capitale, avoue honnêtement avoir radicalement changé d’avis sur le sujet, au point de refaire un montage du film accentuant ce triste et désolant revirement d’opinion. Rampage demeure néanmoins un film magistral, si l’on s’en tient à son premier montage.

Friedkin signe ensuite des films moyens et souvent même médiocres avant de connaître une renaissance par le biais d’opéras qu’il met en scène à travers le monde. Il connaît alors un succès retentissant aussi bien auprès de la critique que du public.

2007, c’est la renaissance au cinéma avec le terrifiant Bug, interprété par Michael Shannon, Ashley Judd et Harry Connick JR., d'après la pièce de Tracy Letts. Bug est un huis-clos dépressif d’une grande noirceur sur un ancien soldat américain persuadé qu’on lui a injecté sous la peau des milliards d’insectes invisibles, les aphides. Réalité ou folie ? A vous de vous faire votre propre opinion. Bug est un grand film sur la société américaine post-11 septembre. Il est passionnant et son final paroxystique est un voyage au-delà de la folie. A Lille La Nuit, on ne s'en est toujours pas remis.

Dernier long-métrage de Friedkin en date, Killer Joe est un film noir rythmé comme un cartoon, une nouvelle fois adapté d'une pièce de Tracy Letts, que n’aurait pas renié l’écrivain et scénariste Jim Thompson. Mélange de tragédie, humour noir et causticité, Killer Joe révèle un Matthew McConaughey génial dans le rôle d’un tueur à gages pervers et malsain. Un choc pour beaucoup car McConaughey n'était jusqu'à présent qu'un bellâtre avec le charisme d'un donut. Après avoir vu, Killer Joe, on ne peut décidément plus consommer de pilons de poulet de la même façon. Nous n’en dirons pas plus pour ne pas « gâcher » le plaisir de ceux qui n’ont pas vu le film. En 2012, à l’âge de 77 ans, Killer Joe prouvait que "papy" Friedkin en avait décidément encore sous le capot. Mais attention Friedkin prévient: ce film, on l'adore ou on le déteste ! Choisis ton camp, camarade ! En 2013, il reçoit un Lion d'Or à la Mostra de Venise pour l'ensemble de sa carrière.

Friedkin Connection est un pavé passionnant de 640 pages qui se dévore d’une traite, comme un thriller. Ecrit avec un style sec comme un coup de trique, beaucoup d’honnêteté intellectuelle et de lucidité, il nous en apprend autant sur cet homme et artiste hors du commun, que sur les mœurs pratiquées à Hollywood, aussi bien par les producteurs que les acteurs. Voilà un livre qui fait déjà autorité dans le domaine et vient très justement d'être récompensé par le prix du meilleur livre de cinéma étranger attribué par le vénérable Syndicat Français de la Critique de Cinéma. Friedkin, heureux de se voir remettre cette récompense, s'est aussitôt exprimé à ce sujet sur sa page Facebook. Il est vrai qu'il a toujours considéré les français comme les plus fins et intelligents des spectateurs.

Friedkin Connection, c’est du lourd, du très lourd ! Et c'est l'une des futures pièces maitresses de votre bibliothèque. Foi de Lille La Nuit !

FRIEDKIN CONNECTION Les Mémoires d'un Cinéaste de Légende de William Friedkin (Traduction Florent Loulendo). 150 x 220 mm - 640 pages - 25 €

Poche - Points - Points Documents - 624 pages - 8,90 €

The Exorcist (interdit - 16 ans) /Sorcerer/Cruising (interdit - 16 ans) © Warner Bros - The French Connection © 20th Century Fox - To Live and Die in L.A. © MGM - Bug (interdit - 12 ans) © LionsGate Metropolitan FilmExport - Killer Joe (interdit - de 12 ans avec avertissement) © Pyramide Distribution - Couverture FRIEDKIN CONNECTION Haut : William Friedkin © Pat York- Bas: © Warner Bros/Getty Images (détail de l'affiche de L'Exorciste).

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