Rencontre avec Nicolas Delfort de Losange Noir, l’asso de création visuelle nordiste

Rencontre avec Nicolas Delfort de Losange Noir, l’asso de création visuelle nordiste

Losange Noir

Nicolas Delfort nous accueille dans les bureaux de Losange Noir pour nous parler du travail que lui et ses associés, Stéphane Dubois et Onnilio Dubrocq, réalisent dans la région du Valenciennois. Il nous partage aussi ses inspirations, son amour pour le pays noir, le travail artistique qu'il réalise en tant que vidéaste, photographe et rappeur.

une nordiste de création visuelle

Bonjour Nicolas ! Pour commencer, peux-tu nous expliquer quel type de structure est Losange noir ? 

Nicolas : Losange Noir est une association de création audiovisuelle présente dans les Hauts de France. Nos champs d’action sont l’éducation populaire à l’image, la valorisation du territoire pas uniquement du tourisme, mais un travail d’archive, de mise en lumière. Cette association a été créé avec l'envie de faire des projets culturels et sociaux, éloignés de la commande commerciale. Dans notre travail de tous les jours, il nous tient à cœur de partager nos matériaux, notre savoir-faire et d'inclure le public dans la réalisation des projets.

Quel sont les projets que vous avez menés avec Losange Noir ?

Nicolas : Des projets d'accompagnement qui permettent de faire de l'éducatif mais également de diffuser le travail dans un territoire, ici le bassin minier et par la suite, la totalité des Hauts-de-France. Des projets participatifs comme le Grand Denain dont on parlera ensuite, des vidéos documentaires sociaux, des ateliers et des éveils musicaux. On a un projet documentaire en cours, dans une SAAS (des établissements intermédiaires après le service psychiatrique pour des personnes bipolaires ou schizophrènes, où on les aide à retrouver une autonomie). Nous allons créé des vidéos avec les patients dans le but de de déstigmatiser et instruire sur la maladie mentale. Elles seront également utilisées dans des conférences et des formations. Nous allons en faire un outil pédagogique.

Comment expliques-tu votre succès ? 

Nicolas : Le travail. Nous n’avons jamais démarché personne, fait de mailing ou de sponsorisation. Le bouche à oreille a fait les choses naturellement.

Pour nous ce qui est important, c’est le retour des gens, les remerciements, les câlins, la joie, les larmes.

Nicolas Delfort

On peut remarquer que plus que des prestations dans votre travail, il y a un fort intérêt pour le social, c’est une prise de position ? 

Nicolas : Oui complètement, c’est même notre principal champ d’action. Mon associé et ami Stéphane Dubois a une formation d’éducateur spécialisé, nous-même enfant d’un milieu peu aisé et ayant grandi dans la région du bassin minier, on a voulu répondre très tôt à notre besoin de nous exprimer à travers des outils qui étaient peu accessibles dans les centre sociaux. Il n’y avait personne pour nous apprendre, alors on l'a fait tout nous-même. En montant Losange Noir, nous avons souhaité répondre à cette problématique, éduquer à l’audiovisuel, occuper et aider les jeunes.

LES PROJETS de losange noir

Avec le projet "le Grand Denain", vous mettez à la disposition du public des outils pour s’exprimer, parler à la population et la faire parler est l'un des buts du projet Losange Noir ?

Nicolas : Denain est une ville d’entre deux, une ville usine sans usine, qui a été marquée par la désindustrialisation, ce qui a engendré une pauvreté extrême qui s'est répercutée sur l’urbanisme. La ville s’est retrouvée avec des quartiers délabrés. Mais Denain met en place un grand plan de renouvellement urbain, pour le meilleur et pour le pire, la question se pose de supprimer l’ancien donc une partie de l’histoire de la ville, pour reconstruire du nouveau. Il faut aller de l’avant mais est-ce que cela doit insinuer détruire une partie de l’identité de la ville ? La population est partagée entre les personnes qui veulent oublier cette période et principalement des anciens qui ne souhaitent pas voir d’aussi grands changements. Avec cette problématique, Losange Noir réalise un travail de médiation artistique et propose à une vingtaine de personnes, à qui l'ont fourni des appareils photo jetables de 37 poses, de documenter leur quartier dit “du centre ville”. Par la suite, le projet sera édité sous forme d’un livre et une vidéo pour documenter l’expérience, c’est un projet qui met les habitants en action, pour répondre à la problématique de la ville.

On connaît votre attachement à la région du nord, et notamment au Valenciennois, qu'est-ce que ça représente pour vous ? 

Nicolas : Toute l'équipe est issue de cette région, et a donc une histoire particulière avec elle. Nos problématiques sont universelles mais certaines sont propres à la population du bassin minier. Losange Noir est un enfant de ce pays, c’est pour cela que le studio dans lequel on travaille s’appelle "Pays Noir", nous souhaitions affirmer notre identité spécifique liée à cette région.

Le pays noir a une aura, la région n’est plus minière mais il reste une trace assez importante et visible de cette période. Elle intéresse encore des gens. On est des fiers descendants de mineurs et on parle ch'ti. Mais on a longtemps subi les clichés véhiculés par la télévision ou le cinéma notamment par le film de Dany Boon "Bienvenue chez les ch'tis", puis en grandissant nous sommes devenus fiers de nos origines qu’on revendique dans le projet Losange Noir.

C’est quoi la suite pour Losange Noir ? 

Nicolas : Créer, produire du contenu, c’est bien de faire des ateliers, mais il est important pour apprendre aux autres de pratiquer. L’exposition photographique des "Vieux du stade" va voyager dans plusieurs lieux d'exposition dans le Valenciennois puis la restitution du projet de Grand Denain.

Le TRAVAIL VIDÉO, PHOTOGRAPHIQUE ET MUSICAL DE NICOLAS

Est-ce que tu peux nous présenter ton travail ? 

Nicolas : Je fais du rap, parce que je ne sais pas chanter et que j’aime écrire. Je fais ça depuis le collègue pour le plaisir. La photo est arrivée parce que j’ai eu besoin à un moment de créer une image fixe, c’est un travail en cours. Mais la vidéo je m'y sens bien, c’est vraiment la pratique sur laquelle je veux évoluer !

Tu es multidisciplinaire mais quel est le fil rouge dans tes différentes pratiques ? 

Nicolas : Dans les 3 pratiques, le sujet c'est la famille, les origines. Essayer de s’attarder sur d'où l'on vient, avec qui et quoi on s'est construit. Le tout est en format documentaire, c’est récurrent, seul le médium change. Mes sujets sont très personnels mais les autres vivent des choses similaires et quand on écoute les histoires des autres on raconte un peu la nôtre, avec un peu de chance.

Tu as récemment reçu un prix pour ta participation remarquée au projet Filme ton quartier, un projet initié par France Télévisions, avec le court métrage “Bons baisers du pays noir” tu peux nous en parler ? 

Nicolas : J’avais déjà réalisé une partie du documentaire depuis quelques années un format de 52 minutes, mais j’avais pas tous les droits, il n’est donc jamais sorti. Un jour, j'apprends l'existence du concours et je décide d'utiliser les images déjà réalisées en changeant la narration pour répondre à la problématique. Un jour, je reçois un appel qui me dit  “Bons baisers du pays noir a été sélectionné parmi les 10 lauréats du concours Filme ton quartier. On prend donc une voiture, les copains, et on se rend chez Radio France à Paris pour une projection du documentaire. J’étais ravi ! On était 3 provinciaux sur les 10 lauréats et on était fiers, on nous a applaudi et on est rentré dans le pays noir avec la coupe.

La fierté qui en ressort donne des frissons, pourquoi toi tu aimes Denain ?

Nicolas : Je suis inspiré que je le veuille ou non, par l’hiver, la grisaille, les zones désertes, dans toutes ces formes. Je suis né au bon endroit, si c’était en Angleterre ça aurait été Manchester ou Liverpool, en Belgique à Liège ou à Mons. C’est pour ca que j’aime ma ville, elle dégage ça. Egoïstement, c’est une source intarissable d’inspiration pour mon travail. Une mélancolie pas fatale. Ce n’est pas un endroit rugueux, c’est pas simple, pas lisse, pas beau, ni moche, tout est dans la nuance, tout le temps compliqué, c’est un endroit particulier. On ne sait pas toujours l’expliquer mais chaque personne est attachée à son bercail.

Tes photographies brillent par leur simplicité, emprunt d’une beauté naturelle. On ressent en les regardant cet amour pour ton pays et pour les gens, comment on capte ca photographiquement, comment on s'y prend ?

Nicolas : Ne pas se précipiter, ne pas connaître le sujet que de surface. Suivre des gens qui travaillent sur ce sujet, si moi je n'avais pas observé tout ce monde-là -des gamins un peu perdus, les vieux qui vont récupérer de la ferraille tard le soir...- si ces gens-là je ne les avais pas connus avant et que je ne connaissais pas leur dialecte, il n’y aurait pas cette sincérité. C’est de la persévérance, de la durée et une vraie connaissance du sujet !

Tu as sorti un 2ème album nommé “Criquet le Bleu”, disponible sur toutes les plateformes de téléchargement avec ton nom d’artiste Nico 187. Est-ce que tu peux nous le présenter ? Avec qui collabores- tu ?

Nicolas : J'ai collaboré avec Howard du studio Pays Noir et Simon Goldman un compositeur et interprète valenciennois. "Criquet Bleu" était écrit depuis longtemps. Il comporte 8 titres, qui parle de mon sujet favori, la vie d’ici. C’était une rencontre entre deux personnes. Entre mes textes, mon rap et les compositions d'Howard, qui ne vient pas du monde du rap. Le temps qu’on se coordonne, quelques années ont passé et l'album est sorti le 9 octobre 2021, avec un clip sur YouTube pour le titre “Criquet Bleu”.

Dedans tu parles de ta vie, de ton histoire, l’histoire de Losange Noir, de ta détermination, comment t’en es venu à sortir un album, surtout aussi personnel ?

Parce que je pense qu’il n’y a rien que je fais depuis le début qu’il ne l'est pas. Si tu écoutes "Glacier" tu as toute ma vie. Quand je l'ai fini, je me suis dit "c’est bon je peux m'arrêter, j’ai tout dit". La vie évolue et on a de nouvelles choses à dire. C’est une façon de m’exprimer mais je me laisse le luxe d’aller plus loin, je veux mourir poète, c’est comme ca que je veux finir moi...

“Je voulais parler du monde entier, mais j’ai dû passer par des caps, et assumer qu'en premier lieu le plus dur c’est de parler de soi, j’ai tout sorti dans des fresques, tout sorti dans des rimes, depuis l’époque où mes tracas étaient des orties dans les friches”

Glacier. Nico 187

 

Crédit photo : Anaïs Bellanger

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