« Les Promesses » : le cinéaste Thomas Kruithof et l’acteur Reda Kateb

« Les Promesses » : le cinéaste Thomas Kruithof et l’acteur Reda Kateb

Thomas Kruithof - Reda kateb Les Promesses Style : Thriller politique Date de l’événement : 26/01/2022

LillelaNuit a rencontré le comédien Reda Kateb et le cinéaste Thomas Kruithof pour Les Promesses. Thomas Kruithof avait impressionné avec La Mécanique de l’ombre, premier film kafkaïen, naviguant dans les eaux sombres des services secrets. Dans Les Promesses, le réalisateur nous plonge au cœur de la politique de terrain. Clémence (Isabelle Huppert), maire d’une ville du 93, et son directeur de cabinet Yazid (Reda Kateb) vont livrer bataille pour sauver une cité insalubre, en proie aux “marchands de sommeil”. Thomas Kruithof et Reda Kateb nous ont parlé de cet excellent film, intelligent, tendu comme un thriller, mais aussi d’engagement, et d’Isabelle Huppert.Pour reprendre le titre de votre précédent film, vous nous montrez une autre mécanique de l’ombre. Là où ce film glissait vers un univers kafkaïen, quasi fantastique, dans Les Promesses, il y a un retour au réel. Ce qui est intéressant dans les deux films, c’est qu’il y a un refus du spectaculaire, et en même temps, on est sous tension, avec les personnages. On a l’impression de manquer d'air comme eux. Est-ce qu’il y a cette idée de faire suffoquer le spectateur, tout en refusant les clichés et les facilités ?

Thomas Kruithof : Quand on fait un film sur la politique en banlieue, on sait qu’on est sur un terrain blindé de clichés. Il y a toute une exploration pour gommer des clichés. Être réaliste, être juste, atteindre cette vérité, c’est un objectif nécessaire mais pas suffisant. Je voulais décrypter cette mécanique, ce système politique complexe. Il y a beaucoup de personnages dans ce film et de gens qui sont en place. On voit comment une décision politique peut raisonner à différentes strates. Je voulais montrer un système politique complexe, chaotique et tortueux, où chaque individu ne maîtrise pas et ne comprend pas complètement toutes les échelles de la décision. Et, en même temps, le montrer d’une manière simple, de partager l’intensité de ces combats, de ce que ces gens vivent. Les individus dans un système, ça m’intéresse un peu, c’est peut-être là où ça rejoint La Mécanique de l’ombre, comment essayer de se battre pour essayer d’aboutir. C’est un film où on ne gagne pas forcément parce que la décision qu’on essaye de faire aboutir est la plus juste. C’est tout un tas de rapports de force, de croisements, de réalités et de forces intérieures un peu contrariées chez les personnages. C’est un film qui parle de ce qu’on fait avec le pouvoir, et de comment changer la vie des gens. C’est un film qui parle aussi un peu d’ambition, de l’intime… Je suis parti d’une recherche sur le courage politique, une idée très théorique que tu confrontes au réel. L’engagement personnel, c’est quelque chose de très beau, mais, même dans un cerveau politique, c’est contrebalancé par d’autres sentiments qui peuvent traverser le personnage de Reda, et beaucoup celui d’Isabelle. Deux personnages à un moment de vérité de leur carrière. C’est tout ce mélange qu’on a essayé de rendre captivant, et peut-être étouffant à un moment. Il y a beaucoup de temps longs en politique, mais il y a beaucoup de choses qui se jouent dans les dernières minutes, c’est là où le film rejoint le thriller. Je sais que obtenir une subvention, ou faire une réunion de présentation, ce n’est pas spectaculaire, mais le but c’est de prendre un passage du réel sans en trahir la complexité, et le rendre captivant.

C’est tout un tas de rapports de force, de croisements, de réalités et de forces intérieures un peu contrariées chez les personnages. C’est un film qui parle de ce qu’on fait avec le pouvoir, et de comment changer la vie des gens. C’est un film qui parle aussi un peu d’ambition, de l’intime…

Thomas Kruithof

Isabelle Huppert et Reda Kateb

On imagine que pour un acteur, chaque rôle est un engagement. On entend souvent que tous les politiques sont pourris, mais là, on voit autre chose. Est-ce qu’interpréter Yazid dans ce film, représente une forme d’engagement et pourquoi ? 

Reda Kateb : J’imagine que oui, mais je ne me proclame pas artiste engagé. J’ai mes propres engagements comme beaucoup de gens, comme beaucoup de citoyens. Vous l’avez dit au tout début de votre question, chaque rôle est un engagement. Prendre 1h30 - 2h de la vie des gens qui restent assis sans rien dire en vous regardant sur un écran, et en vous écoutant, c’est déjà une forme de responsabilité. Il faut garder conscience que ce n’est pas anodin que les gens fassent ça. En ce qui concerne la teneur politique de ce film, je ne suis pas dans des partis, je ne suis pas acteur de la vie politique, mes engagements sont plus au niveau associatif, mais je trouve que ça fait du bien de sortir de cette ambiance de “tous pourris”. En même temps, on est dans un angle particulier qui est celui de la politique locale. Hier, on a fait une projection devant beaucoup de maires, devant la ministre du logement. Pendant le débat, j’ai trouvé que dans ce film, la dévotion des personnages est plus une dévotion envers les gens qu’envers une idéologie. Ils sont dans le concret du quotidien, avec les problèmes essentiels du logement, de l'éducation… avec en plus des enveloppes de plus en plus réduites. Quand ils doivent quelque chose, ils le doivent à eux j’imagine, mais aussi concrètement à ceux qu’ils vont croiser devant la mairie, avec cette notion de promesses. C’est un engagement envers des gens, et je l’ai senti très fortement en traversant de manière sensible ce sujet pendant le film, car on a d’abord tourné dans des quartiers difficiles. Quand on a eu ensuite des scènes dans le Grand Paris, dans des lieux dans lesquels on se croyait presque dans des vaisseaux spatiaux, des lieux coupés d’une forme réalité, je repensais au courage de ces gens. On aborde souvent les quartiers par les problèmes : la délinquance, la police… Dans ce film, il n’y a pas un seul flic, il n’est pas question de ça. Si j’étais un habitant du Chêne Plantu (à Clichy-sous-Bois) (je n’ai pas habité dans des cités si dégradées, mais ce sont quand même des lieux que je connais, dans lesquels j’ai grandi), je ne me sentirais plutôt bien représenté par un film comme ça. J’imagine donc qu’il peut y avoir une forme d’engagement à participer à ça.

Isabelle Huppert

Le fait d’avoir fait un premier film m'a peut-être permis d'être plus relax pour saisir le moment, et remettre en question tout ce que j’avais imaginé, et ce que j’avais prévu.

Thomas Kruithof

Est-ce qu’on dirige une actrice comme Isabelle Huppert ? Est-ce qu’on peut lui proposer des choses ? Elle a travaillé avec les plus grands, elle a joué dans des chefs d'œuvre absolus. il y a quelque chose d'intimidant ?

Thomas Kruithof : Oui, il y a quelque chose d’intimidant. Je n’avais pas le temps de m’enthousiasmer évidemment, mais tu as du plaisir tous les jours à voir Isabelle et Reda jouer. Tu as des moments d’euphorie extraordinaire parce que c’est être spectateur, et il y a des moments où il faut être un spectateur très exigeant, conscient et tout le temps en recherche d’autre chose, parce que même si on a fait cette scène de cette manière là, il y a peut-être quelque chose d’autre à explorer. Avec chaque acteur, et avec Isabelle aussi, on trouve la solution, et c’est souvent à moi de m’adapter j’ai l’impression. Souvent, il faut quelques jours pour comprendre comment bien se parler entre les scènes, le mode de communication qui peut faire cliquer selon la méthode des acteurs. Je ne comprends pas complètement comment chacun travaille. Je le découvre un peu, mais j’essaye de trouver le mode de communication qui correspond à chacun des acteurs. Je ne sais pas si je dirige des acteurs, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Ou alors, si: diriger, ça veut plutôt dire donner des directions qui sont un peu des propositions. Ce sont parfois des idées qu’on a sur un mouvement, ou sur une autre inflexion de la scène, ou une autre tonalité qui viennent parfois du jeu d’Isabelle ou de Reda.

Il y a une zone qui me passionne dans le travail avec les acteurs. Ils sont là pour gagner quelque chose, et, parfois, gagner ça se joue avec des arguments, des rapports de force, de la séduction… Ils parlent peu d’eux, il y a beaucoup de secrets et de non-dit entre Isabelle et Reda au fur du film, alors qu’ils étaient très complices. Les acteurs doivent donner accès aux spectateurs à une forme d’intériorité pour qu’ils sentent le petit mensonge ou la petite blessure du personnage. Pour trouver tout ça, je pense que ça se construit dans un travail de discussion avec tous les acteurs, et avec Isabelle en particulier. Ce qui me plaisait le plus, c’était de proposer quelque chose à Reda ou Isabelle, et ils en faisaient quelque chose qui n’était pas toujours ce que j’avais attendu. C’était un jeu qui m’intéressait. C’est plein d’aspérités, de petites couleurs… Beaucoup d’acteurs étaient vraiment de bons partenaires. Isabelle a des idées, pense aux scènes, et en même temps se laisse aller par ce qui se passe. Elle fait tout ça avec beaucoup d’enthousiasme, de curiosité. Souvent on cherchait ensemble. Le fait d’avoir fait un premier film m'a peut-être permis d'être plus relax pour saisir le moment, et remettre en question tout ce que j’avais imaginé, et ce que j’avais prévu. Ça s’est passé avec Isabelle comme avec toute cette troupe d’acteurs formidables qu’on a eu la chance d’avoir dans le film.

LES INFOS SUR LES PROMESSES

Synopsis : Maire d’une ville du 93, Clémence livre avec Yazid, son directeur de cabinet, une bataille acharnée pour sauver le quartier des Bernardins, une cité minée par l’insalubrité et les "marchands de sommeil". Ce sera son dernier combat, avant de passer la main à la prochaine élection. Mais quand Clémence est approchée pour devenir ministre, son ambition remet en cause tous ses plans. Clémence peut-elle abandonner sa ville, ses proches, et renoncer à ses promesses ? …

Les Promesses de Thomas Kruithof
Scénario : Jean-Baptiste Delafon et Thomas Kruithof
Avec Isabelle Huppert, Reda Kateb, Naidra Ayadi, Jean-Paul Bordes, Sofiane Guerrab
Photographie : Alex Lamarque A.F.C.
Musique : Grégoire Auger

Durée : 1h38
Sortie :  26 janvier 2022

Visuels : Wild Bunch Distribution

Entretien réalisé à Lille, le mercredi 12 janvier 2022
Retranscription de l'entretien : Aurélie Gamelin
Remerciements: UGC Ciné Cité Lille

Revenir au Mag Interviews
À lire aussi
177 queries in 0,563 seconds.