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Interview avec Yann Gonzalez, réalisateur de « Un Couteau dans le Cœur » avec Vanessa Paradis

Interview avec Yann Gonzalez, réalisateur de « Un Couteau dans le Cœur » avec Vanessa Paradis

Yann Gonzalez Un Couteau dans le Coeur Style : Cinéma Date de l’événement : 27/06/2018

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Lille La Nuit a rencontré Yann Gonzalez, réalisateur de Un Couteau dans Le Cœur, en compétition au dernier Festival de Cannes et qui vient de recevoir le Prix Jean Vigo. Le film, interprété par Vanessa Paradis, décrit le parcours d’une productrice de pornos gays alors que les années 70 touchent à leur fin et qu’un tueur masqué fait rage dans le milieu X homo. Un couteau dans le Cœur est une œuvre passionnante, esthétique, poétique, clivante, qui ne laisse pas indifférent. C’était l’occasion pour Lille La Nuit de faire un entretien avec Yann Gonzalez. Où il est question de porno, de cinéma, Vanessa Paradis, du Giallo *, de William Friedkin et de films cultes gays méconnus…

Un Couteau dans le Cœur de Yann Gonzalez : Vanessa Paradis dans le rôle de Anne, productrice de pornos gay et amoureuse passionnée.

Yann Gonzalez fait un film d'amour sur le cinéma et un portrait de femme

Lille La Nuit : Votre film est très référencé au Giallo*. Considérez-vous Un couteau dans le cœur avant tout comme un hommage à ce genre, un exercice de style ou tout autre chose ?

Yann Gonzalez : Ni un hommage, ni un exercice de style. Oui, il y a la cinéphilie qui est là et dans les limbes de l’inconscient, il y a des choses qui resurgissent, mais… c’est avant tout un portrait de femme, une femme amoureuse, violente, dans la rage affective, doublée par celle d’un tueur en série. C’est ces deux rages qui s’affrontent, quelque part, et qui aussi coïncident à un moment donné et qui produisent des images.

C’est aussi un film d’amour sur le cinéma, c’est un hymne au cinéma, c’est un hommage au cinéma tout court, à la matière du cinéma, à la pellicule, à tout ce côté organique du cinéma qu’on a un peu perdu aujourd’hui, une perte qui m’attriste beaucoup parce que j’ai grandi avec les projections en 35mm et finalement elles ont disparu il n’y a pas si longtemps. Mais ça a changé notre regard dans les salles. Et j’avais envie de retrouver cet artisanat. Cette manière de toucher le cinéma, la pellicule, graver des lettres sur la pellicule, comme un cri d’amour. Toute cette matière effacée par le numérique, quelque chose de plus froid, de plus distant, même si évidemment il y a des bonnes choses aussi, mais bon…

Un rôle riche en émotions pour Vanessa Paradis

LLN : Pour Vanessa Paradis, c’est presque un rôle à la Cassavetes (acteur, scénariste et réalisateur américain). Le personnage aurait presque pu être interprété par sa muse, Gena Rowlands

Y.G. : Oui, c’est une belle référence, même si nous sommes sur des registres très différents, bien sûr, lui étant dans un style plus réaliste. Mais l’humanité de Cassavetes, c’est un modèle pour moi. C’est un cinéaste qui aime tellement ses acteurs et ses personnages, c’est un grand maître d’humanité.

LLN : Le personnage de Vanessa Paradis lui offre toute une palette. Elle peut s’exprimer pleinement en tant que comédienne avec ce rôle.

Y.G. : Oui, tout à fait, on peut penser à Une femme sous influences, avec Gena Rowlands, qui n’est pas non plus un personnage sympathique. C’est des femmes névrosées, alcooliques qui sont parfois un peu hostiles aux gens qui les entourent. J’aime bien qu’il y ait de la résistance d’un personnage avant qu’il ne se livre totalement. C’est un personnage qui peut être en butte à l’identification du spectateur. Commencer par cette espèce d’hostilité et puis entrer dans la chair, dans l’esprit, dans le cerveau, dans le sentiment à vif de ce personnage.

LLN : Justement, quelle actrice est Vanessa Paradis ?

Y.G. : Si je devais la définir en quelques mots, je dirais : généreuse, entière, puissante qui n’a pas peur d’aller trop loin, de se donner, de se lâcher. Elle a une croyance dans l’absolu du cinéma, dans l’absolu des sentiments et elle n’a pas peur de vibrer avec son personnage.

Un Couteau dans le Cœur de Yann Gonzalez : Vanessa Paradis et Kate Moran (Loïs).

LLN : Vous avez une troupe de comédiens autour de vous : Kate Moran, Nicolas Maury... Des techniciens, aussi. C’est important d’avoir ce cercle dans vos films ?

Y.G. : Quand on a une famille de cinéma, on est plus libre d’improviser, on va plus loin. C’est comme une relation à long terme. Les personnalités se dessinent, on crée des choses ensemble et on se lance des défis, sans forcément les formuler. Cela permet d’aller au fond des choses, c’est être en confiance. Ce sont des gens qui sont habitués à notre vision, on perd moins de temps, on cherche moins et en même temps il y a une émulation parce qu’on se connaît, et il y a une exigence encore plus grande.

LLN : Mais, à contrario, ce confort ne risque pas de devenir "stérilisant" ?

Y.G. : Non, parce que c’est réinventer cette complicité à travers l’emploi d’autres acteurs qui viennent donner une nouvelle énergie à cette famille. J’adore l’idée de famille recomposée, avoir des éléments différents au sein d’un même casting. La même famille avec de nouveaux visages. Des équations différentes, avec des alchimies différentes. Là, il y a Vanessa (ndr : Paradis), au cœur du film, qui chamboule tout sur son passage. Elle donne une énergie nouvelle à mon travail et au travail de Nicolas, de Kate. Tout est renouvelé quand il y a quelqu’un d’aussi fort, d’aussi talentueux qui débarque sur le plateau.

Un tournage en 16mm pour retrouver l'essence du porno des seventies

LLN : Avec Un Couteau dans le Cœur, on croit voir un film de la fin des années 70, début des années 80. Il y a par exemple ces bandes-annonces incroyables de films pornos. On dirait des vraies. Comment avez-vous trouvé la forme de votre film ?

Y.G. : Je ne sais pas. Je suis peut-être un bon copiste (rires). Je crois que j’ai été frappé par l’innocence des acteurs de ces films, de cette époque, ça m’a inspiré. Il y a aussi le choix de tourner en 16 mm, on a tourné avec une pellicule spéciale, toutes ces scènes de porno, avec du 16 mm inversible qui sature davantage les couleurs, elles sont plus fortes, plus saturées, ce qui donne un aspect vintage dès qu’on développe l’image.

Se mettre dans la peau des pionniers de ce cinéma, retrouver cette joie innocente sans être du côté du pastiche non plus !  Mais retrouver ce côté ludique des pornos campagnards, avec des titres improbables. Et ce côté un peu imbécile, sans jamais se mettre au dessus. En étant dans l’envie d’érotiser ces visages, de les rendre sexy, sans gommer l’espèce de côté farce qu’avaient certains de ces films.

Un Couteau dans le Cœur de Yann Gonzalez : Nicolas Maury et Vanessa Paradis.

LLN : Il n’y a aucun mépris, c’est vrai. Et il y avait une volonté de faire du cinéma, avec des histoires.

Y.G. : Pas dans tous les films (rires). Mais oui, et il y a quelques pornos gays ou hétéros de l’époque avec des mises en scène sidérantes où il y a de la poésie, la poésie d’un raccord, d’un visage ! De la mélancolie, de la politique. Il y a quelques pornos contestataires de l’époque. Certes avec messages littéraux pas toujours très fins, mais aussi il y a une grâce, quelques pépites. Des pornos gauchistes il y en a quelques-uns.

Il y a par exemple, Equation à un Inconnu (1979) qui est un film gay dont j’ai appris l’existence grâce au spécialiste du porno gay français, Hervé Joseph Lebrun, avec qui j’ai effectué pas mal de recherches autour du film, du porno, de ce personnage de productrice porno qui a inspiré le mien. Equation à un Inconnu c’est l’unique film du directeur artistique de Joseph Losey. C’est un ancien peintre qui s’appelait Francis Savel. Qui a pris un pseudonyme pour ce film-là, c’est presque un anagramme : Dietrich de Velsa. C’était le protégé de Romy Schneider et Alain Delon dans les années 60 et il a fait ce film sublime avec des personnages traversés par la tristesse, la mélancolie avec des séquences de désir chorégraphiées. C’est un film qui se termine sur une orgie comme un ballet de garçons qui font l’amour ensemble. Et la bande-son est ponctuée de rires déments d’une femme. Le film a été filmé en 1979. Il y a quelque chose de diabolique dans ce rire. Quand on le regarde aujourd’hui, c’est presque la prescience du SIDA. La prescience de la catastrophe à venir. C’est très glaçant, très très troublant ! C’est bouleversant en vérité car plastiquement, la séquence est sublime ! On tombe sur des choses Inouïes, que personne ne connaît.

Un Couteau dans le Cœur de Yann Gonzalez : Un scénario, une esthétique et un tueur proches du Giallo italien.

L'influence de Cruising de William Friedkin

LLN : Un Couteau dans le Cœur présente un tueur d’homosexuels. Avez-vous vu Cruising (1980 - La Chasse) de William Friedkin, qui fut très décrié par la communauté homo. Qu’en pensez-vous ?

Y.G. : Je l’ai vu deux ou trois fois. Effectivement, il y a notamment une scène, la première scène de meurtre, qui est assez proche de l’un des meurtres de Cruising. Et on s’est dit avec mon coscénariste : « Est-ce qu’on invente autre chose ? Est-ce que ce n’est pas trop proche ? » En même temps, je n’avais pas envie de revoir la scène parce que j’avais peur d’être écrasé. C’est un film que j’adore. Je trouve que c’est vraiment un chef-d’œuvre ce film ! Mais on ne trouvait pas d’autres manières d’écrire cette séquence-là donc on est resté un peu avec l’ombre de Cruising qui planait sur cette séquence. Tout en gardant à distance ! C’est réinventer cette scène entre deux hommes dont l’un attaché sur un lit. Cruising est un grand film sur la contagion du désir. Sur comment un policier hétérosexuel (ndr : Al Pacino) infiltre le milieu cuir new-yorkais et se laisse contaminé par le désir. Le désir de sexe mais aussi le désir de meurtres. C’est la pulsion de mort qui est contingente à la pulsion sexuelle ! Je pense que c’est pour ça que ça faisait réagir de façon très violente les homos de l’époque. Il y a vraiment eu des manifs. Et pourtant, je crois que c’est un film très fidèle, presque documentaire sur cette scène underground, cuir, un peu trash des clubs de cul new-yorkais de l’époque. Et d’ailleurs, Friedkin s’est inspiré d’un porno qui s’appelle New-York City Inferno (ndr : réalisé en 1978 par Jacques Scandelari, sous le pseudonyme de Marvin Merkins), qu’on peut trouver sur internet. Qui est un film assez impressionnant lui aussi. Et qui lui, pour le coup, est un film presque documentaire sur cette scène-là. Les bacchanales des clubs cuir new-yorkais. Le film se termine sur une scène avec des gens masqués, des groupes punk-rock- new-wave, des scènes vraiment trash de copulation, des personnages à tête de démon. Là, aussi, on a l’impression que c’est annonciateur. C’est presque une invocation de la catastrophe  qui va arriver quelques années plus tard. Toutes ces images prémonitoires sont très troublantes.

Synopsis : Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.

Un Couteau dans le Cœur de Yann Gonzalez
Scénario de Yann Gonzalez et Cristiano Mangione
Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Jonathan Genet, Khaled Alouach…
Musique : M83

Durée : 1h43
Sortie le 27 juin 2018

Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement : L'accumulation de crimes violents à caractère sexuel est susceptible de troubler un jeune public

Remerciements au cinéma Le Majestic de Lille

* Giallo : Genre d'abord littéraire, puis cinématographique italien, en vogue des années 70 à 80. Il mêlait fantastique, épouvante, film noir, érotisme. Le fer de lance de ce genre est le mythique Dario Argento (Suspiria, Les Frissons de l'Angoisse, Phenomena, Opera,  ...) dont une rétrospective avec reprises en copies numériques restaurées est programmée actuellement au Majestic de Lille et un peu partout en France.

Affiche, Photos © Memento Films Distribution et Ella Herm. Film-annonce © Memento Films Distribution

 

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