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« Annie Colère » : Interview avec la réalisatrice Blandine Lenoir

« Annie Colère » : Interview avec la réalisatrice Blandine Lenoir

Blandine Lenoir Annie Colère Style : Cinéma Date de l’événement : 30/11/2022

LillelaNuit a rencontré Blandine Lenoir pour son film Annie Colère. Après Aurore, la cinéaste dresse le portrait de Françaises en lutte pour le droit à l'avortement au tout début des années 70. Porté par Laure Calamy, Annie Colère est un film émouvant, rappelant l'utilité du collectif et une page capitale de l'histoire des femmes, et de tous les français. Réalisé sous la forme d'un film choral, Annie Colère est une bonne piqure de rappel au moment où le droit à l’IVG est remis en question dans de nombreux pays.

Annie Colère

Seule Laure Calamy pouvait être Annie ? 

Blandine Lenoir : C’est une actrice qui a un corps. C'est-à-dire qu’il y a beaucoup d'actrices qui sont des femmes troncs, qui sont émouvantes, drôles, mais ça se passe sans plus. Il y a vraiment un truc au niveau du visage, mais pour ce qui est des bras, des jambes, il ne se passe rien et je suis assez sidérée par ce truc. Laure, si elle ouvre les bras, elle ouvre les bras ! Il y a un truc, elle est sportive, elle est dynamique, puis elle aime se servir de son corps, c'est une actrice de théâtre qui court sur scène, qui fait des galipettes. Elle n’a pas peur. Si elle sait qu'elle a une scène très physique, elle va s'entraîner. En fait, elle adore ça, elle adore marcher à la montagne, mettre de grosses chaussures…

C'est quand même un film qui parle de l'avortement. C'est un film qui parle d'une femme qui s'émancipe, qui grandit avec la lutte, qui part d'une souffrance intime et personnelle, découvrant que d'autres ont la même souffrance et d'un seul coup, ça devient une lutte collective. Puisqu’on souffre toutes de la même façon, soyons ensemble. Cette souffrance devient beaucoup plus facile à porter puisqu'on on va tous et toutes ensemble, lutter contre. Annie grandit, elle s'émancipe et ça se voit physiquement, une émancipation : on ne se tient pas pareil et puis on ne s'habille pas de la même manière et il ne faut pas que ce soit fake sinon c'est ridicule. Donc on a vraiment travaillé cet aspect-là. J'adore ce qu'on a fait là-dessus, on la voit vraiment grandir.

Elle est très pudique. Laure, comme tous les grands clowns, les clowns ont cette pudeur d'être drôles parce que sinon, c'est trop d'émotions.

Annie Colère

Annie Colère © Aurora Films/Local Films

Du coup, vous saviez que c'était Laure Calamy qui allait interpréter Annie ?

Blandine Lenoir : Oui, oui, oui. On est amies, mais on n'est pas amies béni-oui-oui. Quand je lui ai parlé du projet, je lui ai fait lire une version 4. Elle m'a dit « Super, mais attention… », elle a émis des avis. J'ai retravaillé, puis je lui ai fait lire la version 8. Et puis on a tourné la version 16, donc c'est vraiment une collaboration. Bien sûr, j'écoutais son avis et puis l’avis des financeurs etc. C'est un travail difficile, surtout avec un scénario comme ça. Mais si elle avait trouvé le scénario mauvais, elle m'aurait dit « Écoute je suis désolée, je le fais pas », c'est pour ça qu’on peut dire qu’on est amies du travail. Après on se voit en dehors, mais je n’ai pas envie de travailler avec tous mes amis.

En commençant à financer mon film, j’ai pu entendre « Mais c’est encore une question, l’avortement ? ». Alors il fallait que j’explique tout ça.

Blandine Lenoir, la réalisatrice

Pourquoi avez-vous eu envie de raconter cette histoire ? Cette partie de l'histoire des femmes, de l'histoire de France ? Pourquoi maintenant ? 

Blandine Lenoir : Alors ça fait une dizaine d'années, même un petit peu plus que je m'intéresse à ces histoires de contraception, d'avortement, du corps, des femmes. Depuis la loi Bachelot et le regroupement des hôpitaux, environ 180 centres IVG ont fermé depuis 15 ans. Les médecins militants prennent leur retraite et sont remplacés par des médecins qui disent « Non, moi les IVG je fais pas… »

J'ai accompagné une amie du planning familial qui fait des séances d'éducation, collèges et lycées. Et je suis sidérée par l'ignorance des jeunes gens. Ce sont des sujets qui m'accompagnent depuis quelques films.

L'ignorance, c'est à dire ? Sur les combats ?

Blandine Lenoir : Non, sur leur corps. Moi-même à 49 ans, je n'ai jamais vu de gynécologue qui me parle de mon corps. On fait des examens, on me donne des ordonnances de pilule ou de stérilet. Et puis qui me parle de mon corps, comment je fais pour avoir les informations ?

Depuis 5/6 ans, ça change énormément. Il y a des livres, des podcasts… La jeune femme ou le jeune homme qui veut trouver des informations aujourd'hui, il a des outils, mais celui qui n’est pas très dégourdi, ces outils, ça va être de la pornographie avec un apprentissage de violence délirante qui va complexer les hommes ou les terrifier. Il y a une majorité d'hommes qui ont envie de tendresse, d'amour et de sensualité. Ils n’ont pas envie de faire souffrir des femmes. Donc qu'est-ce qu'ils vont comprendre de ce qu'on attend d'eux ? Et puis il y a des femmes qui carrément renoncent à la sexualité en ce moment, il y a une jeune génération qui renonce tellement, ils sont terrorisés par cette mise en scène de la violence.

Donc tous ces sujets m'intéressent beaucoup et j'ai eu un vrai grand déclic au moment de la Manif pour tous. Qui date déjà un petit peu, mais étant hétérosexuelle, j'ai toujours espéré que mes amis homosexuels et lesbiennes aient les mêmes droits que moi. J'ai vu ces centaines de milliers de gens dans la rue, militer pour que des gens n'aient pas les droits alors qu’eux n'en perdaient pas. C’est vraiment une droite un peu réactionnaire qui nous a pété à la gueule parce qu'ils étaient un peu disséminés, ils n’avaient pas vraiment de lutte commune, et puis là ils se sont retrouvés.

Parallèlement, il y a le RN qui monte… Pour défendre un droit, il faut bien connaître son histoire, c'est difficile de le défendre en ne sachant pas comment on l'a acquis. Entre-temps la Pologne n'avorte plus, l’Italie ça fait 15 ans que 70% des médecins sortent la clause de conscience, donc c'est très compliqué. On meurt de ça en Italie en ce moment, puis maintenant l'extrême droite est au pouvoir… Malte, on avorte pas, l'Allemagne, c'est très tabou... En Argentine, ça progresse, donc on a l'impression que ça progresse dans le monde entier, mais en même temps dans les pays du Sud, ça progresse plus ou moins. Et puis bon, les États-Unis... mais ça, on ne s'y attendait pas du tout.

Il y a 3 ans, en commençant à financer mon film, j'ai pu entendre « Mais c'est encore une question, l'avortement ? ». Alors il fallait que j'explique tout ça, tout ce que je suis en train de vous dire. Là, avec les États-Unis, ça y est, on ne me pose plus la question.

Il n’y a pas besoin de regarder si loin. Aux États-Unis, ça fait longtemps qu'on sait que la moitié de la population est conservatrice, notamment avec la question de l’armement. En France, ce qui se passe, c'est qu'on a une belle loi. On croit que c'est acquis. C'est super dur de mobiliser les consciences parce que dans les lois, c'est vrai, toute femme peut avorter. Et puis, si vous habitez dans une très grande ville, certainement que vous allez trouver un rendez-vous dans les 15 jours, 3 semaines, ce qui est déjà trop long je trouve quand on sait que les femmes se rendent compte très vite qu'elles sont enceintes. En général, elles sont enceintes de 15 jours. S'il y avait tout de suite un rendez-vous, ça ne durerait pas plus longtemps. Le problème, c'est qu'on attend entre 3 à 45 semaines pour avoir un rendez-vous.

Il faut se souvenir que tout ce que je raconte dans le film, date seulement de 50 ans. Ces dames que je représente dans le film ont aujourd'hui l'âge de ma mère. Elles ont 70, 75 ans. Elles se souviennent très bien de tout ça et ont très très peur.

Il faut se souvenir que tout ce que je raconte, date seulement de 50 ans. Ces dames que je représente dans le film aujourd’hui ont l’âge de ma mère [...] Elles se souviennent très bien de tout ça et ont très peur.

Blandine Lenoir

Comment s'est passée l'écriture ? 

Blandine Lenoir : Alors l'écriture, je suis partie d'une thèse parce qu’il y a assez peu de littérature sur le MLAC (le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, créé en 1973 en France). J'ai eu beaucoup de chance de rencontrer une jeune thésarde qui s'appelle Lucile Ruault, qui a passé cinq ans à faire des entretiens avec des militant(e)s, médecins, femmes qui avaient avorté... Une thèse de 800 pages. Donc, avec Axelle Ropert, ma coscénariste, on a bossé comme des étudiantes. On a stabiloté ce qui était intéressant dans la thèse. Et à partir de cette thèse, on pouvait faire 200 films et on aurait pu parler du combat, des conflits entre le planning familial, choisir le MLAC, les différents partis d'extrême gauche, le PC qui disait « Mais non, il faut faire des enfants, il faut continuer de nourrir la classe ouvrière… ». En plus la gauche de l'époque, ce n’est pas la gauche d’aujourd'hui, ils étaient vraiment 200 000. C’était passionnant,  j'aurais pu faire 14 films donc il fallait me concentrer sur ce qui me touchait le plus, et moi ce qui m'a le plus touché, c'était cette entrée en politique de femmes ordinaires comme Annie. Alors ça peut être une ouvrière ou même des bourgeoises qui disaient « C'est mon mari qui sait, moi je sais pas », ce genre de discours. Et qui d’un seul coup se sentent hyper utiles, ont envie d’aider par pure solidarité les autres femmes parce qu’elles-mêmes ont vécu des avortements de boucheries ou ont perdu des amies. C’est une époque où beaucoup connaissaient quelqu’un qui en était décédé.

C'est une histoire très importante en fait. Pour moi, c'est un peu la base du féminisme. C'est ce que racontait Françoise Héritier : tu subis une injustice personnelle toute seule. C’est un truc que j'ai vécu à 12 ans, quand des types dans la rue me parlaient de mes seins, je ne savais même pas encore que j'avais des seins, cette espèce de violence de mains aux fesses, de condescendance… Et puis tu t'en aperçois, bon an mal an à 15/16 ans, 17 ans, que ça fait déjà 4 ans que tu subis ça en parlant à une copine qui le vit aussi. « Ah donc c'est pas que moi » et qu’il y a peut-être moyen de se regrouper pour lutter contre ce truc qui finalement est général mais j'étais tellement honteuse de ce que j'entendais dans la rue que je croyais que c'était moi qui suscitais ces regards dégueulasses et cette libération de se dire, « En fait, je ne suis pas seule parce que c'est collectif. »

C'est ça que je voulais faire vivre à Annie, ce truc de « Je souffre, j'ai déjà vécu un avortement avec des aiguilles » et dont elle ne veut même pas parler parce que ça a été traumatisant. Elle s'aperçoit qu'on la prend en compte. Et là-dessus, sa voisine vit un drame et là elle se dit « Ok, ça suffit, je veux que ça s'arrête » et c'est ça que je trouvais très beau, cette espèce de classe de femmes qui se constitue dans le MLAC, annulant les médecins, non-médecins, les bourgeoises, les ouvrières…

C'est ça que j'ai tiré de cette thèse et c'est ça qui m'a le plus passionnée : je ne suis personne et je me sens capable de rien. Mais en fait, parce que je considère toute femme qui souffre, égale à moi-même, je vais pouvoir être utile et je me sens tellement utile que je deviens une autre personne. Je me sens plus forte et la lutte collective m'apporte autant que j'ai apporté à la lutte. Et je trouvais ça aussi romanesque que réaliste, parce que j'ai rencontré plein de femmes qui ont traversé le MLAC et qui après ont envoyé balader les milieux sociaux. Pas toutes bien sûr, il y en a qui y sont retournés et elles parlent du MLAC aujourd'hui, la larme à l'œil en disant que c’était les plus beaux mois de leur vie… 18 mois, c’était un éclair et une éternité pour ces femmes qui géraient le boulot, les enfants, le mari et puis hop je vais militer pour l'avortement. C'est dingue quand on y pense. Mais ce sont des femmes que j'admire énormément et je voulais vraiment faire ce film, car au-delà de leur rendre hommage, je pense qu’on devrait apprendre ça à l’école.

Annie Colère

"Annie Colère" © Aurora Films/Local Films

Pourquoi avoir choisi Bertrand Belin pour la musique ? 

Blandine Lenoir : Avec Bertrand on se connaît depuis que j'ai 15 et lui 18. Moi, je démarrais le cinéma et lui, il avait de petits groupes de musique. On s'accompagne de manière extrêmement complémentaire. Je l'admire beaucoup et il aime mon travail. Parfois, il est comme coscénariste de mes films, je n’ai jamais fait de film sans lui, j’ai fait dix courts métrages et trois longs avec lui.

Qu'apporte-t-il musicalement ? Qu’est-ce qu’il donne à votre cinéma ? 

Blandine Lenoir : Je tourne des scènes assez longues. Que ce soit sur le plateau ou même à l'écriture, elles sont longues et après au montage je me débarrasse de tout ce qui n'est pas indispensable. Je rentre dans les scènes, parfois c'est un petit peu brutal mais je ne supporte pas l'ennui même quatre secondes au cinéma, j'ai besoin d'avancer. Et donc Bertrand m'aide à lier des séquences qui ne vont pas forcément s'enchaîner facilement, c'est vraiment un outil scénaristique d'accompagnement de récits. Après, il peut m'accompagner dans une scène qui est trop rude à l’image et il va l’adoucir. Ou au contraire, il y a une émotion que j'adore, que j'ai réussi à mettre en scène et donc il va m'aider à l'encadrer.

Je suis très pudique et Laure aussi, donc parfois on y va tellement en douceur dans notre mise en scène qu’on se dit « Mince, c'est trop léger là ! » et donc lui, il va m'aider à raconter ça. Des fois je lui dis « J'ai besoin de musique là », et puis des fois il prend le film et il met de la musique là où je n’aurais pas du tout pensé à en mettre, c'est génial. Il n’a pas du tout de dégoût, il est très épanoui dans ses concerts. Il n’a pas besoin de mes films pour exister en tant que musicien comme ça peut être le cas avec des musiciens qui ne font que la musique de film. S’il m'amène une musique dont je veux pas, il n’y a pas de problème. C’est un allié et c'est quelqu'un que j'admire énormément pour ses qualités d'artiste mais aussi pour ses qualités humaines.

Les infos sur Annie Colère

Synopsis : Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC – Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception qui pratique les avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète aux femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille pour l’adoption de la loi sur l'avortement un nouveau sens à sa vie.

Un film de Blandine Lenoir
Avec Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair, Yannick Choirat

Genre : Drame
Durée : 2h
Sortie le 30 novembre 2022

Affiche et film-annonce : Diaphana distribution
Interview : Grégory Marouzé / Retranscription : Elise Coquille

Entretien réalisé à Lille le 17 novembre 2022. Remerciements Le Majestic Lille.

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