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Depeche Mode et Nitzer Ebb au Stade Couvert Régional de Liévin

S'il y a bien un endroit sur Terre où le concept de "Black Swarm" * semble toujours avoir résonné, c'est la zone Nord-Pas-de-Calais et Belgique. Depeche Mode y est généralement synonyme de grand-messe noire. Les fans se bousculent dès l'aube (ici 7h) devant les grilles de l'entrée fosse, qu'il pleuve, vente, neige ou grêle, par trente-cinq degrés (Arras 2006) ou moins deux (Douai), et l'accueil est très chaleureux. Le Touring The Angel avait laissé des souvenirs divers, entre un Gayant Expo mitigé et un Main Square fulgurant. Cette fois, outre deux Bercy, le trio de Basildon a choisi un passage par le Stade Couvert Régional de Liévin.

Devotee or not devotee

Liévin, pour tout amateur du combo, est jusque là associé au Devotional, tournée mythique s'il en est, résonnant autant dans les mémoires sinon plus qu'un Music For The Masses Tour ou un Violation Tour. Liévin 93 ou une partie du live officiel, des interprétations brillantes à une époque sombre, tout le paradoxe de l'année. De quoi alimenter les conversations toute la journée, yeux pétillants et sourires à l'appui : "oui, moi aussi j'y étais". Vingt ans plus tard, on prend les mêmes et on recommence. Vous l'aurez compris, en un mot comme en cent, côté groupe comme côté fans, la pression est bien présente. Il faut d'ailleurs être persévérant pour franchir la barrière des équipes de sécurité. L'organisation, jugée honteuse par une majorité de fans - spécifiquement en fosse mais également en gradins - n'est pas sans rappeler un certain Douai 2006... Sur ce plan, on envie Bercy où ce fut nickel malgré le temps.

Nitzer Ebb : une première partie de luxe

Comme appéritif, les DM nous ont concocté une surprise pour 2010 : Nitzer Ebb. Ce nom ne vous dira peut-être rien mais il est pourtant lié de près à l'histoire du groupe. Issus de l'Essex comme leurs acolytes, les Nitzer Ebb se sont jadis payé le luxe d'une première partie de Depeche Mode en 1988 et 90 et un album co-produit par Alan Wilder et Flood. A nouveau au complet, après avoir tourné plusieurs mois, ils présentent un show bien rôdé et par la même occasion leur nouvel album, Industrial Complex, à sortir début février. Côté public, c'est à la fois l'incompréhension, le dégoût (quelques sifflets dont on se serait bien passés), la joie et majoritairement la surprise. Comme cette quinquagennaire qui souffle à ses voisins "c'est bizarre mais c'est pas mal... comment s'appellent-ils ? Nitzer Ebb ? Ils sont allemands ?". Ailleurs, c'est l'euphorie par petites touches et le retour officiel du combo a même décidé certains à acquérir un sésame pour cette soirée. Pas déstabilisés pour deux sous par l'accueil mitigé, les Nitzer Ebb se donnent à fond, même plus qu'à Bercy (exception peut-être du deuxième soir où ils offrent Getting Closer et l'intense Godhead d'entrée de jeu). La setlist est à l'image d'Industrial Complex : à la fois douce (Hit You Back), brute (Control I'm Here), provocatrice (Payroll). Des classiques comme Lighting Man jonchent la setlist, mais également de nouveaux morceaux comme Down On Your Knees qui ont tendance à obtenir un retour plus favorable du public novice. Douglas McCarthy s'amuse beaucoup et offre un show peut-être un peu moins détendu qu'en tête d'affiche quelques jours plus tard à Anvers mais néanmoins musclé et joueur, avant de se laisser aller devant ces dames à des gestes délicieusement peu innocents. Les Nitzer Ebb ont été à bonne école.

"Good evening, Liévin !"

Un quart d'heure plus tard, Depeche Mode enchaîne son public, le son vrombit et d'entrée de jeu on constate qu'il est plutôt bon : certaines subtilités aux claviers passent nettement mieux que dans d'autres arenas. La setlist ne réserve pas de grande surprise : les tubes s'enchaînent après quelques incursions dans Sounds of the Universe, controversé dernier album. Ne rêvons pas : pas de trace d'un Useless, d'un Surrender ou d'un Only When I Lose Myself. On reste ici dans le conventionnel : les très connues (Enjoy The Silence), les incontournables (Never Let Me Down Again et son "champ de blé") et autres singles dont le groupe ne parvient pas à se séparer (I Feel You). Le stade tout entier se meut pourtant : si on le sent déjà limite sur Walking In My Shoes, dès A Question Of Time il décolle, et perd la raison quelque part dans World In My Eyes. Martin Gore envoûte le stade avec la poignante Insight qui avait provoqué la surprise à Lyon, prend un malin plaisir à jouer de ses performances vocales sur Home et One Caress. Fébrilité et répondant chalheureux à nouveau : les choeurs du public se prolongent plusieurs minutes durant.

De braise et de cris

Côté chansons, le show ne diffère donc pas du premier Bercy. Ce qui distingue Liévin est sans la moindre hésitation le répondant d'une foule en feu. On attendait peut-être trop du public parisien généralement moins apathique, on a trouvé cette réactivité à Liévin. Dès l'entrée de Depeche Mode sur scène, la communication s'établit, les sourires s'étirent de part et d'autre de la barrière. Dave trouve vite ses repères : une appréciation de l'ensemble, un appui plus précis par des regards vers les premiers rangs et la machine est lancée. Car le groupe est diablement efficace en live. Le spectateur habitué en son for intérieur s'imagine éventuellement pouvoir résister, détaché, et se laisse vite entraîner par l'ensemble rugissant des autres. Au côté mécanique bien rôdé du show maintes fois réitéré (côté majoritaire le deuxième soir parisien) s'oppose la communication - ce fameux "plus" qui distingue chaque concert d'un autre -, l'humain et même l'animal, côté qui prend ici tout son essor face à une foule aussi active. Aspect essentiellement incarné en la personne de Dave Gahan, qui porte le stade à bout de bras faussement nonchalamment. Certes les gestes et mimiques sont moins poussés qu'en 2006, mais ce jeu de scène plus subtil profite à l'interprétation et au chant dont la qualité est indéniable. De show en show de petits éléments s'ajoutent discrètement, et même depuis Londres en décembre la gestuelle a évolué, profitant d'une complicité nouvelle entre Dave et Mart. Ainsi, à l'heure où certains se restaurent, le public du Stade Couvert Régional se délecte d'un showman bouillonnant qui fait s'élever la température de quelques degrés supplémentaires à chaque mouvement de hanche. Un basculement à se damner sur Precious, une démarche féline, une danse sur l'avancée lors de Enjoy The Silence et Liévin s'enflamme. "Very nice !", commente Dave plusieurs fois, pourtant généralement plus enclin à communiquer par gestes. Selon beaucoup, Liévin 2010 sonne bien mieux que le Stade de France en juin dernier et quand les dernières notes de Personal Jesus rompent la magie, la seule envie est de poursuivre le grand frisson encore et encore. In all the universe, au minimum.

* "the Black Swarm" est le nom donné par Depeche Mode à ses fans européens que l'habitude de ceux-ci de s'habiller en noir pour leurs concerts avait marqués.

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