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« Préjudice » : Un film belge à l’univers inquiétant avec Arno et Nathalie Baye

Synopsis : Lors d’un repas de famille, Cédric, la trentaine, vivant toujours chez ses parents, apprend que sa sœur attend un enfant. Alors que tout le monde se réjouit de cette nouvelle, elle provoque chez lui un ressentiment qui va se transformer en fureur. Il tente alors d’établir, aux yeux des autres, le préjudice dont il se sent victime depuis toujours. Entre non-dits et paranoïa, révolte et faux-semblants, jusqu’où une famille peut-elle aller pour préserver son équilibre ?

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Préjudice : Famille, je vous hais. A moins que...

Critique : Préjudice est le premier long-métrage d’un jeune cinéaste belge, Antoine Cuypers, repéré dans des festivals pour ses courts-métrages. En passant au long format avec son scénariste Antoine Wauters - jeune auteur belge qu’il connaît depuis le lycée et qui a scénarisé  son court métrage A New Old Story - Cuypers n’avait peut-être pas l’intention de mettre un bon coup de pied dans la fourmilière du cinéma dit d'auteur. C’est pourtant ce qu’il vient de faire.

Si on s’en tient au synopsis, on se dit que l’histoire de Préjudice n’est pas d’une folle originalité. Après tout, des films où l’on découvre l’éclatement de la cellule familiale on en a beaucoup vus. Chez Vintenberg avec Festen. Sans oublier The Shining de Kubrick ou le Sitcom de François Ozon. Si on remonte plus loin, dans Théorème de Pier Paolo Pasolini. Mais s‘il y le sujet d’un film, il y a aussi la façon de le raconter et le mettre en images. Sur ce point, on doit bien dire que durant toute projection de Préjudice (1h45) nous avons été servi.

Interprété par Nathalie Baye - assez flippante -, Arno (oui, le chanteur, déjà présent dans le court A New Old Story), Thomas Blanchard (habité), Ariane Labed, Eric Caravaca, Cathy Min-Jung, Préjudice nous propulse dans une famille bourgeoise dont on ne sait pas grand chose. L’image est belle, la mise en scène du film très découpée. Esthétiquement, on frôle parfois un certain maniérisme. Du moins c’est ce que l’on pense - nous allons y revenir -  car tout est mis en place, avec une précision assez machiavélique, pour faire naître un sentiment de malaise chez le spectateur.

Jamais ce film, construit en cinq actes comme une tragédie grecque, se déroulant en grande partie dans une maison - un quasi huis clos, donc - ne semble l’œuvre d’un jeune cinéphile qui citerait ses influences sans les avoir digérées. On trouve dans Préjudice une maturité qui impressionne de la part d’un réalisateur qui signe un premier long. On a l’impression que Antoine Cuypers a vu beaucoup de films, que son scénariste et lui ont lu énormément mais que tout a été digéré, oublié, afin de créer une œuvre originale. Ainsi, la pression va monter crescendo dans Préjudice pour laisser peu à peu éclater la violence.

Dès les premières notes de la BO signée par le batteur de jazz Francesco Pastacaldi, on sait que le pari est gagné. Quand on ose une telle musique - allant totalement à contre-courant de ce que l’on entend en ce moment au cinéma - on devine que le réalisateur peut nous emmener très loin dans son délire. Alors ça passe ou ça casse ! Peut-être que certains trouveront le film trop formel, esthétique, refusant trop ostensiblement les explications rationnelles (on ne saura jamais de quelle maladie est atteint Cédric). C’est justement ce qui nous a plu à Lille La Nuit. D’autant que ces choix sont totalement revendiqués.

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Antoine Cuypers et Arno sur le tournage de Préjudice

Nous avons rencontré Antoine Cuypers à Lille, le 14 janvier dernier, alors qu’il venait présenter son film au public du cinéma Le Métropole. Nous voulions en savoir davantage sur le climat d’étrangeté qui nimbe l’intégralité de Préjudice, à cette impression de surréalisme (on le sait, les belges sont maîtres en la matière) qui plane sur tout le métrage. Nous voulions savoir si le réalisateur revendique une part de fantastique dans son film.

Antoine Cuypers : « J’adore que ce soit un film fantastique. C’est un film fantastique ! Je suis très content que vous me disiez ça. Très content. Il y a beaucoup d’éléments qui sont fantastiques dans l’histoire. Les spectateurs qui le verront une deuxième fois, se rendront compte qu’il y a des déplacements de Cédric qui sont impossibles. Et que j’ai délibérément mis en place. J’ai voulu en faire un personnage symbolique, lui donner une espèce d’aura. Et de cette manière là, on atteint vite le fantastique. C’est un personnage qu’on n'arrive pas à saisir et qui est capable de choses surprenantes. Par exemple, plusieurs fois il prédit des choses (…). Il revient de la cuisine alors qu’il n’y a pas d’issue dans cette cuisine (si on regarde attentivement le décor) pour revenir par une autre pièce, dans un simple mouvement de caméra ».

Une tendance au fantastique, encore, qu’on retrouve dans ce plan impressionnant au ralenti - qui peut sembler gratuit mais ne l’est pas du tout - où le spectateur voir Cédric immobile sous une pluie battante alors que les membres de la famille s’agitent autour de lui.

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Un plan impressionnant au ralenti : "Je voulais donner un sentiment omniscient au spectateur" (Antoine Cuypers)

Antoine Cuypers : « Je voulais donner un sentiment omniscient au spectateur. C’est le spectateur ou moi qui ralentissons ce temps. Même si rien de terrible ne se joue là, j’aimais bien exprimer le fait que Cédric a un contrôle (...). Cédric est attentif à tout et c’est comme s’il avait la possibilité de dilater le temps ».

Fantastique, toujours, renforcé par le hors champ présent dans le film à la fois par la mise en scène, mais aussi les motivations et le passé des personnages.

Antoine Cuypers : « Ce que j’adore dans le hors champ, c’est le mystère, en fait. Quand mon personnage est attaché, la première question que la mère lui pose est : « Tu veux toujours pas me dire comment t’as fait pour sortir de ta chambre tout à l’heure ? » Il lui répond : « Mystère ». Pour moi, il s’adresse autant à sa mère qu’au spectateur. Il faut accepter une part de mystère dans une histoire. Les histoires qui vous racontent tout de A à Z, je ne les trouve pas toujours palpitantes. (…) Dans ce que je fais, j’aime bien que les choses m’échappent par moments. On essaie de rendre compte d’une complexité familiale ».

Tous ces éléments de mystère, de fantastique et d’étrangeté permettent au réalisateur d’accentuer et nourrir des thèmes comme la différence, le rejet de l’autre, l’incommunicabilité qui mène à la violence.

Préjudice est un premier film à l’univers très singulier. On prend les paris à Lille La Nuit qu'Antoine Cuypers ne signera pas que ce coup d’essai. Il porte en lui la personnalité d’un vrai cinéaste, nourri de profondes obsessions.*

* Préjudice vient de recevoir six nominations aux Magritte du Cinéma - l’équivalent de nos César en Belgique - : Meilleur film, meilleur premier film, meilleur scénario, meilleur acteur dans un second rôle pour Arno, meilleure image, et meilleur espoir masculin pour le jeune Arthur Bols.

Préjudice de Antoine CUYPERS
Scénario Antoine Cuypers, Antoine Wauters
Casting Nathalie BAYE, Arno HINTJENS, Thomas BLANCHARD, Ariane LABED, Eric CARAVACA, Cathy MIN-JUNG
Production WRONG MEN (Benoît Roland)
Nationalité Belgique, Luxembourg, Pays-Bas
Date de sortie  : 3 février 2016
Durée 1h45
Affiche, photos et film-annonce © Les Films du Losange

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