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« Le Combat Ordinaire » : Adaptation de la BD culte de Larcenet, avec Nicolas Duvauchelle

Synopsis : "Le combat ordinaire" c'est le combat de Marco, jeune trentenaire, un brin bourru, mais animé de bonnes intentions et qui, à partir de petites choses, de belles rencontres, d'instants précieux, souvent tendres, parfois troublants, va se reconstruire et vaincre ses vieux démons.

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Maud Wyler et Nicolas Duvauchelle, impeccables dans l'adaptation de la BD de Larcenet par Tuel.

 

Critique : C’est à un film quelque peu singulier que s’intéresse Lille La Nuit, cette semaine : le dernier film de Laurent Tuel, Le Combat Ordinaire. Pourquoi singulier ? Tout d’abord car on n’attendait pas forcément ce réalisateur à l’adaptation de la bande dessinée - désormais culte - de Manu Larcenet.

Tuel est un cas intéressant : on le remarque pour l’une des rares tentatives réussies de cinéma fantastique en France de ces dernières années, Un Jeux d’Enfants - à redécouvrir - (rien à voir avec le film interprété par Guillaume Canet et Marion Cotillard).

Puis, il se fait repérer du grand public avec Jean-Philippe étrange comédie matinée de fantastique, Le Premier Cercle - polar sous l’influence de Verneuil – et La Grande Boucle - qui n’obtiennent pas, cela dit, les succès escomptés.

On peut être quelque peu sceptique devant les réussites plus ou moins relatives de ces films, mais une chose est certaine, Laurent Tuel aime l’éclectisme. Il fait partie de ces artisans, qui adorent naviguer d’un genre à un autre car en tant que spectateurs-cinéphiles et réalisateurs, ils aiment tous les genres cinématographiques.

Cependant, on l’avoue, nous avons été quelque peu surpris que Tuel s’attaque à la BD de Larcenet. Il n’est peut-être pas le réalisateur auquel nous aurions pensé d'emblée pour une transposition cinématographique du Combat Ordinaire.

Il faut savoir que Tuel après l’échec commercial de La Grande Boucle (14 millions d’euros de budget pour seulement 261 860 entrées dans les salles en France) s’est trouvé dans une très mauvaise posture. Un tel four vous fait vite perdre toute crédibilité auprès des grands argentiers du cinéma.

Alors Tuel décide de partir sur un film personnel, qui aurait un budget modeste. Il aime profondément la BD de Larcenet et lui propose de la transposer sur grand écran. Larcenet a toujours refusé catégoriquement que Le Combat Ordinaire devienne un film. Il ne veut pas. Il se méfie. Ça ne l’intéresse absolument pas. Mais Laurent Tuel est un petit malin. Il travaille seul dans son coin, ne demande rien à personne. Et il a une idée assez géniale : au lieu de proposer un scénario à Larcenet, il va le voir et lui montre toute une série de photos qu’il est allé faire et qui correspondent aux décors de l’œuvre originale. Au fur et à mesure, Larcenet se prend au jeu, son visage s’illumine et il se laisse finalement convaincre par l’enthousiasme de Tuel.

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Le Combat Ordinaire : une oeuvre politique, sociale, engagée !

 

C’est tout de même une sacrée gageure que d’adapter quatre tomes d’une bande dessinée en 1h40 de cinéma. Forcément Laurent Tuel fait des choix, tourne mais ne monte pas certaines scènes de comédie, se recentre vraiment sur le personnage principal. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’une transposition cinématographique ne doit pas être comparée à l’œuvre littéraire qui l’a inspirée. C’est sans doute inévitable, mais c’est avant tout un point de départ pour donner matière à une autre œuvre, la vision d’un réalisateur.

On peut être fidèle (Tuel l’est) comme s’en éloigner considérablement (l’exemple de l’adaptation de The Shining de Stephen King par Stanley Kubrick est le plus fameux). De toutes façons, il y aura toujours des mécontents, des grincheux, des tristus pour débusquer la petite erreur, l’acteur qui ne ressemble pas au personnage.

La vraie question est de savoir si Le Combat Ordinaire est un bon film. On va vous rassurer : il l’est ! Tuel réussit déjà l’exploit de réaliser un film dont on ne devine jamais le budget très modeste (1,7 million d’euros dans le cinéma français c’est réellement très peu confortable, le budget moyen tournant aux alentours des 4 millions). La structure narrative est classique, adopte une forme littéraire avec chapitres comme dans un livre.

Ce qu’on apprécie particulièrement c’est que le film est d’une grande intelligence, contient en lui un vrai discours politique, plutôt absent du cinéma français actuel - on parle du FN, de la récupération des ouvriers par l’extrême droite - . La version de Tuel du Combat Ordinaire a le bon goût également de s’adresser avec sensibilité à plusieurs générations : les plus anciens seront touchés par les souvenirs douloureux, les fantômes du passé,  liés à la guerre d’Algérie. Tout ça est abordé sans détour dans le film. Quant aux plus jeunes, ils se sentiront forcément touchés par les obsessions, « névroses », tourments de Marco, sa peur de l’engagement, son mal-être.

Si le film fonctionne, c’est parce que Tuel fait preuve d’une belle sensibilité. Tous ces décors sont remarquablement filmés. La confrontation qu’il dresse entre la nature, les éléments et les différents décors de chantier, du port, des immeubles est remarquable. Il y a cette idée du temps qui passe, d’un monde en pleine mutation, d’une crise qui déshumanise notre société. Belles images, esthétique, mais jamais esthétisantes.

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Une confrontation entre la nature, les éléments et décors industriels.

 

Autre choix intelligent, celui des acteurs. On sent Nicolas Duvauchelle totalement investi par son rôle. C'est son plus beau personnage à ce jour au cinéma. Il n’a jamais été aussi bon. Il impressionne. Le petit James Dean tatoué, parfois agaçant, s’est muté en un grand acteur. Maud Wyler, superbe révélation de 2 Automnes, 3 Hivers, campe une Emily remarquable et en tous points fidèle à celle imaginée par Larcenet. André Wilms, dans un rôle d’une belle ambigüité, est une fois de plus éblouissant. Et tous les seconds rôles sont à l'avenant - avec une mention pour les excellents Olivier Perrier et Ludovic Berthillot -.

On est agréablement surpris que Laurent Tuel ne sacrifie pas aux canons du cinéma actuel en matière de rythme. Il aime prendre son temps quand cela est nécessaire, s’attarde sur un personnage, une attitude, un regard.

Son Combat Ordinaire a le mérite d’être d’une grande honnêteté et de faire des choix stylistiques finalement assez audacieux - beaucoup de gros plans - . Un point important pour les lecteurs de Lille La Nuit, est le choix extrêmement culotté de Cascadeur pour composer la bande originale du film. Le jeune prodige de l’électro offre un « score » étonnant. Une musique de film qui ne ressemble pas à ce qu’il compose habituellement. Très réussie car présente, indispensable pour créer l’atmosphère du film, mais qui a le bon goût de savoir se faire oublier du spectateur. La marque, au fond, des bandes originales réussies. Jamais elle n’« écrase » le film de Tuel.

On sent que ce projet est très personnel pour son réalisateur, qu’il y dévoile une grande part de lui-même. C’est assez beau finalement quand un artiste s’approprie l’œuvre d’un autre et la fait sienne, pour exprimer ses obsessions, angoisses ou espoirs.

On sait que Manu Larcenet possède depuis quelques temps un DVD du film mais qu’il a peur de se confronter à cette version cinématographique de son « bébé ». Il veut la découvrir mais redoute le résultat.

Gageons qu’il sera reconnaissant à Laurent Tuel d’avoir su tirer de son travail un film adulte, fin et qui contient un vrai regard de réalisateur. La rencontre de ces deux artistes et de leurs univers respectifs offre une jolie réussite. On ne sait pas s’il s’agit d’un tournant dans la vie artistique de Laurent Tuel. Mais ce que l’on sait, c’est qu’il vient peut-être de signer son meilleur film.

Affiche, photos et film-annonce © Haut et Court

Le Combat ordinaire, un film de Laurent Tuel, d'après l'oeuvre de Manu Larcenet avec :
Nicolas Duvauchelle, Maud Wyler, Olivier Perrier, André Wilms, Ludovic Berthillot
2015 - France - VF - 1h40 - Scope - 5.1

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