Le premier entretien cinéma de LillelaNuit de cette saison 2026/2027 s'est fait avec une grande cinéaste : la catalane Isabelle Coixet ! Elle sort Trois adieux, film magnifique, bouleversant, porté par les interprétations magistrales de Alba Rohrwacher et Elio Germano. Il est question de la fin d'un couple, de solitude, de joie, d'amour, de la vie. Rencontre avec Isabelle Coixet, de passage à Lille, par LillelaNuit.

Au bout de 25 ans, le couple de Marta explose et, en même temps, elle apprend une nouvelle assez grave qu’on ne va pas dévoiler. Et pourtant, elle continue d’avancer, de rire, de boire des coups, de vivre. Comment vouliez-vous filmer cette capacité à continuer malgré ce qui lui arrive ?
Isabelle Coixet : Il y a vingt ans, j’ai tourné un film qui s’appelle Ma vie sans moi. Une des raisons qui me faisait penser que peut-être ce n’était pas à moi de faire ça, c’était parce que j’avais déjà fait ça. Mais au moment où je l’ai trouvé, je pensais à une autre manière, un autre esprit d’aborder les thèmes de ces films. Et surtout, je pensais que ce n’est pas un film sur la maladie, ce n’est pas un film sur la douleur ou sur la fin d’un couple. Pour moi, c’est un film sur la manière dont on peut vivre jusqu’à la fin.
Et surtout, pour moi, la question est : qu’est-ce que c’est, être vivant ? Il y a des gens de 80 ans qui ne sont pas vivants. Ma mère a 93 ans et, pour moi, c’est la personne la plus vivante que je connaisse. Qu’est-ce que c’est, être vivant ? C’est vivre, respirer, payer les impôts, ou c’est vraiment être ouvert aux autres, prendre du plaisir à des choses très simples, se demander : que font tous ces oiseaux dans le ciel ?

Isabelle Coixet au cinéma Le Métropole de Lille le 29 août 2026. Photo : Grégory Marouzé
Le risque n’était-il pas de faire de Marta un personnage qui puisse paraître, pour le spectateur, trop parfait, presque trop fort face aux épreuves ? N’y avait-il pas un enjeu : trouver le bon curseur ?
Isabelle Coixet : Surtout, il faut avoir une actrice comme Alba Rohrwacher. Il y a des gens qui trouvent très antipathique au début du film. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle donne des cours, mais elle ne parle pas aux autres professeurs, même pas à ses élèves.
Pour moi, il y a une chose qui était aussi très importante : avant l’écriture du film, j’ai voulu rencontrer Alba, parce que je voulais travailler avec elle. Et aussi, je voulais un peu l’assurance qu’on aurait, elle, pour jouer ce personnage. Parce que ce personnage, pour une autre actrice, ça peut être larmoyant, ça peut être trop simple. Mais Alba a toujours une complexité humaine. Il y a une chose : un mélange de vulnérabilité, de force et de douceur. Elle avoue sa solitude. Oui, non, la solitude, c’est capital aussi. C’est comme ça qu’on a créé ce personnage.
Et aussi parce que Michela Murgia* était quelqu’un qui adorait la K-pop et les K-dramas. Il se trouve que moi, personnellement, je n’aime pas la K-pop. Ce n’est pas mon truc.
Qu’est-ce que c’est, être vivant ? C’est vivre, respirer, payer les impôts, ou c’est vraiment être ouvert aux autres, prendre du plaisir à des choses très simples, se demander : que font tous ces oiseaux dans le ciel ?
Isabelle Coixet
Le film parle aussi des injonctions faites aux femmes. Il est notamment reproché à Marta de ne jamais avoir voulu d’enfant. Pourquoi était-il important pour vous d’aborder cette pression que la société continue d’exercer sur les femmes ? Est-ce que cette question du choix — choisir d’avoir ou pas un enfant, choisir de rester ou de partir — était au cœur de votre réflexion pour le personnage de Marta ?
Isabelle Coixet : Je crois qu’une des choses qui m’a plu dans la possibilité de cette adaptation, c’était ça. Ma vie sans moi, était déjà un film sur une jeune mère qui meurt très jeune et laisse deux enfants. Une des choses que le père va faire, c’est de trouver une manière de transmettre à ses enfants, de laisser une trace.
Parfois, aux femmes qui n’ont pas d’enfants, on dit : « Ah non, mais il n’y aura personne pour s’occuper de toi, pour se souvenir de toi. » C’est comme si ton passage sur la Terre, c’était quelque chose de banal, non ? La banalité, c’est pour tout le monde. Ce n’est pas seulement pour les femmes qui n’ont pas d’enfants. On ne dit jamais ça aux hommes. Les traces qu’un homme laisse, c’est son boulot, son œuvre. Mais une femme sans enfant, c’est une espèce de fantôme, une personne qui n’a aucun rôle dans la société. Je dis toujours une chose que le rôle de la maternité est exagéré. Qu’on nous impose des idées complètement idéalisées, romantiques. Et je trouve très bien que Marta n’ait pas d’enfants. Michela avait des « fils de l’âme ». Elle a contribué à l’éducation de plusieurs adolescents, qu’elle a rencontré. Des filles, des amis, des gens. La personne qui s’occupe de toutes ses œuvres, des droits, des adaptations, c’est un professeur de littérature italienne à Yale, un jeune académicien dont l’éducation a été payée par Michela.

Vous êtes Catalane, vous avez tourné des films qui sont en langue étrangère, en anglais, et là vous tournez en Italie, en italien. Vous faut-il un temps d’adaptation ? Avez-vous, au départ une certaine difficulté pour tourner un film dans une autre langue que la vôtre ?
Isabelle Coixet : J’ai tourné avec des comédiens italiens, canadiens, du Royaume-Uni. Je n’ai aucun problème avec ça. Et je me fais très bien comprendre, même par des comédiens japonais, même si j’ai dû prendre quatre mois de cours de japonais, mais mon japonais était très original. Une des choses qui me fait très de plaisir, c’est de lire les auteurs dans leur langue originale. Normalement, les livres, pour moi, c’est quelque chose de très naturel. Je n’ai aucun problème. L’écriture, ça a été plus difficile, mais je suis très têtue. Non, non, je vais le faire.
Vous avez écrit directement en italien ?
Isabelle Coixet : Avec un scénariste italien, Enrico Audenino.
On peut critiquer des choses dans mes films. Mais je crois que les comédiens sont toujours très bien.
Isabelle Coixet
Qu’est-ce qui prime d’abord dans la direction et dans le travail avec les comédiens ? C’est l’oreille ?
Isabelle Coixet : Non, c’est l’âme. La musique, disons. Moi, je sais qu’il y a quelque chose qui est vrai et quelque chose qui ne va pas. C’est un radar, je ne sais pas, mais je le sais. Et pour moi, ce n’est pas un problème, ça n’a jamais été un problème. On peut critiquer des choses dans mes films. Mais je crois que les comédiens sont toujours très bien. Mais ça fait partie aussi de l’aventure d’être cinéaste. On peut faire des films qui se passent au XIXe siècle. J’ai fait un film qui se passe au début du XXe siècle en Espagne. J’ai fait un film qui se passe dans les années 50, en Angleterre, The Booksop. Non, pour moi, ce n’est pas un problème. Mais c’est une question qui revient toute ma vie. Pour moi, le problème, ce sont les autres cinéastes, non ? Ils sont coincés dans leur langue, leur pays, leur petit monde.

Peut-on considérer Trois adieux comme un mélodrame ou, au contraire, cherchez-vous à vous éloigner des codes naturels de ce genre ?
Isabelle Coixet : Moi, j’aime beaucoup le mélodrame. Je trouve que la vie est un mélodrame. Un mélodrame avec des touches de tragique. Au moment d’écrire, au moment de tourner, on s’oublie, on oublie les codes. Moi, je n’ai jamais fait d’école de cinéma, merci Dieu, je n’ai pas cette idée des codes. On dit : "qu’est-ce qu’il faut faire ? Ou pourquoi pas ? Oh, la voix off !" Moi, j’adore la voix off, même si la première chose qu’on dit à la Femis, c’est : « Oh, la voix off, ce n’est pas bien ! » J’adore la voix off. C’est un vrai plaisir d’écrire la voix off. Je sais que j’écris toutes les voix off de mes personnages. La voix off de Marta dans ce film est peut-être la chose la plus éloignée de l’histoire de Michela Murgia. Dans Trois adieux, la voix off est la chose la plus proche de moi.
Le trouble des oiseaux. Ces vagues, le bruit, pourquoi ? Pourquoi ? Je me souviens d ema première visite à Rome. Pour moi, le Vatican, c’est intérêt zéro, le Colisée, pareil… Mais les oiseaux et les ciels de Rome, ont de l’importance pour moi. Je sens un peu l’histoire de Rome dans ces oiseaux. C’est le même ciel que voyaient les empereurs et les esclaves de la Rome antique.
Dans Trois adieux, la voix off est la chose la plus proche de moi.
Isabelle Coixet
Où vous retrouvez-vous le plus chez Marta ? On ne vous fait pas le gros cliché de : « Emma Bovary, c’est moi. »
Isabelle Coixet : Oh mais je peux dire que Marta, c’est moi. Je déteste les réunions. Même si, il y a six mois, j’étais à New York, où j’ai donné un semestre à l’université. Il y avait des réunions de professeurs, des dîners, des déjeuners, ce n’est pas mon truc. Je ne suis pas une personnalité sociale. Un défilé de mode, pour moi, c’est les portes de l’enfer. Je trouve ça ridicule. Je n’ai aucun intérêt à y aller. Les concerts de musique, c’est autre chose. Le cinéma, c’est autre chose. La danse contemporaine. Mais tous ces trucs sociaux, les inaugurations, les vernissages…
Je fais aussi des collages et, dans trois semaines, j’ai un vernissage au musée de San Sebastián. Je serai là pour parler avec la presse, mais le vernissage avec tout ce monde qui regarde, c’est l’enfer. Les avant-premières avec des fêtes pour le film, c’est l’enfer.

Vous n’avez pas choisi le meilleur travail pour ça…
Isabelle Coixet : Il y a des gens qui adorent. Pas moi ! On fait un film et, ensuite, c’est bien de répondre à des questions comme les vôtres, qui ont un sens. Mais, aux avant-premières, les spectateurs ont-ils vraiment aimé ? Tout le monde dit : « Votre film est merveilleux… » Est-ce vrai ? Je ne sais pas.
Très souvent au cinéma, je n’ai aucune envie de parler avec le réalisateur. Le film lui appartient, Il m’appartient. Les gens qui viennent le voir, restent ou pas, mais ça n’a rien à voir avec toi.
J’ai rencontré François Truffaut : il était venu à Barcelone, j’avais 16 ans et mon père m’a amenée voir La Chambre verte parce qu’il était venu le présenter. J’étais tellement émue. Je n’ai pu poser aucune question.
Avec la littérature, c’est pareil. Est-ce que je veux rencontrer Patrick Modiano ? Lire ses livres me suffit. J’ai lu tous ses livres. Je crois que je suis la première personne à avoir parler de Modiano en Espagne. Et quand on voit Modiano dans l’émission de Bernard Pivot, on comprend très bien qu’il ne veut pas parler de ses livres. C’est normal !
Les infos sur Trois adieux
Synopsis : Après une dispute sans importance, Marta et Antonio se séparent. Lui, chef en pleine ascension, se réfugie derrière ses fourneaux. Elle, dans son silence, commence à ressentir quelque chose de plus que de la tristesse : elle a perdu l’appétit. Quand elle découvre ce que son corps lui dit vraiment, tout prend un tour inattendu : la nourriture a meilleur goût, la musique la touche comme jamais, et le désir réveille en elle l’envie de vivre sans peur.
Trois adieux de Isabelle Coixet
d'après le roman de Michela Murgia : Tre ciotole: Riti per un anno di crisi
Avec : Alba Rohrwacher, Elio Germano, Silvia D’amico, Galatea Bellugi, Francesco Carril, Sarita Choudhury
Durée : 120 minutes
Sortie le 2 septembre 2026
* Autrice du roman qui a inspiré Trois adieux
Photos, affiche, film-annonce : Nour Films
Entretien réalisé à Lille au cinéma Le Métropole le samedi 29 août 2026 par Grégory Marouzé.
Remerciements cinéma Le Métropole.
