LilleLaNuit fait le choix ciné de Sanguine de Marion Le Corroller. Film choc, violent, gore, caustique et drôle (bardé de prix de Cannes à Sitges) sur une maladie frappant la jeunesse. Après Grave de Julia Ducournau et The Substance de Coralie Fargeat, un courant naît donc en France : une french touch du body horror, signée par des femmes. Entretien avec Marion Le Corroller par LillelaNuit ! Attention, ça tâche !

Entretien avec Marion Le Corroler sur Sanguine
Au départ, quel est votre intérêt pour le body horror et, plus largement, pour le film d’horreur ?
Marion Le Corroller : J’ai découvert le film d’horreur vers 14 ou 15 ans. Je viens d’une famille plutôt conservatrice : j’ai passé quinze ans dans un établissement privé catholique et j’ai fait les scouts. Ce n’était pas du tout le genre de films que l’on regardait à la maison, et j’avais besoin de m’émanciper, de m’affirmer en tant qu’individu. Comme j’étais assez rebelle à l’époque, le cinéma de genre m’est apparu comme un eldorado. Outre le fait que cela emmerdait mes parents, ce qui m’a beaucoup plu, c’est la force politique de ces films. Ce que je trouve très intelligent dans le genre, c’est qu’il propose à la fois un récit hyper divertissant, enthousiasmant, avec un vrai plaisir ludique de spectateur, et un propos, un sous-texte très social, très politique. Je trouvais ce cinéma très intelligemment mené. Et il me parlait, en tant que jeune, bien plus qu’un film d’auteur naturaliste français.
Dès le générique, je voulais être dans le gore, à l’intérieur d’un corps, et faire entrer le spectateur dans un univers.
Marion Le Corroller
Comment avez-vous conçu ce générique, très beau graphiquement et très organique, aussi bien dans ses images que dans ses ambiances sonores ?
Marion Le Corroller : Je vous remercie d’avoir regardé le générique avec cette attention. J’avais très envie d’offrir quelque chose de qualitatif, en tout cas pour le début du film. J’ai travaillé avec une graphiste, et cela a été un très long travail. Ce qui me plaisait dans cette idée, et ce que nous avons cherché, c’était d’être déjà dans le genre, dans le gore, à l’intérieur d’un corps, et de faire entrer tout de suite le spectateur dans un univers. Il y a eu beaucoup d’allers-retours avec cette graphiste et un autre graphiste, spécialisé en animatique. Nous avons aussi beaucoup travaillé avec l’ingénieur du son pour que l’on entre, côté sonore également, à l’intérieur d’une machine infernale.

Après le générique, vous réussissez quelque chose de très important dans le cinéma d'horreur : la scène-choc d’ouverture. Elle navigue entre causticité, humour noir, légèreté, horreur et violence, et se déroule dans un fast food, un univers presque irréel, qui pourrait être celui d’États-Unis fantasmés. Comment avez-vous pensé cette scène ?
Marion Le Corroller : L’ouverture et la fin, je les ai pensées très tôt, dès l’écriture, comme des pastilles isolées du reste du film, qui seraient une sorte de manifeste sur le monde du travail. Elles devaient annoncer le ton, la couleur du film, l’horreur et aussi l’humour, et tout résumer en une petite pastille. Ces scènes étaient donc présentes dès l’écriture. Là où j’ai davantage bataillé, c’est au montage, où certaines personnes m’ont demandé de les couper. Je me suis vraiment battue, parce que je leur répondais que, dans un film de genre, on a cinq minutes pour accrocher le spectateur et lui donner envie de rester dans la salle. Si on ne l’attrape pas au bout de cinq minutes, c’est trop tard, et c’est dommage. Je me suis donc battue pour que ces scènes existent, qu’elles se répondent et fonctionnent en miroir.
Mara Taquin m’a toujours encouragée dans les idées les plus farfelues que j’ai eues.
Marion Le Corroller
Parlons de Mara Taquin. Dans le rôle de Margot, elle se donne corps et âme. Beaucoup de scènes sont très difficiles : il y a de la nudité, énormément de sang. Ce qu’elle livre, ce qu’elle offre au spectateur et ce qu’elle vous a offert en tant que réalisatrice est assez phénoménal. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Marion Le Corroller : Mara a été une partenaire de travail incroyable, et je crois que c’est ma plus belle rencontre artistique depuis le début de ma carrière. Nous avons vraiment collaboré toutes les deux. C’est quelqu’un de profondément intelligent, avec une vraie intelligence de jeu. Nous avons beaucoup parlé du personnage en amont, de sa psychologie, de son évolution. Nous avons aussi beaucoup parlé des scènes de nudité et de sexe. Tout s’est fait avec une grande transparence : je lui ai toujours expliqué comment j’allais la filmer et où j’allais placer ma caméra, afin d’avoir son consentement et qu’elle se sente en totale confiance sur le plateau. Nous avons formé un binôme, et je n’aurais pas pu faire ce film sans elle. C’est une actrice qui m’a toujours encouragée dans les idées les plus farfelues que j’ai eues, et qui était toujours très volontaire. Une partenaire incroyable.

Et comment sort-on d’un tel rôle ?
Marion Le Corroller Il faudrait le lui demander. Je peux en tout cas vous dire qu’elle en est sortie avec beaucoup de séances de kiné. Dans plusieurs scènes, elle devait porter un corset auquel j’avais attaché une caméra, et cela pesait très lourd : elle s’est fait très mal au dos et a fait des mois et des mois de kiné ensuite. Physiquement, je pense que cela l’avait tellement secouée que son corps avait été mis à rude épreuve. Elle me disait aussi qu’elle avait pris énormément confiance en elle, parce qu’elle s’était prouvé qu’elle pouvait tenir un rôle comme celui-là. Elle me dit que lorsqu’elle arrivera sur un film naturaliste, elle aura l’impression de faire une promenade de santé comparé à ce qu’elle a fait avec moi. Je pense que c’était un bon baptême du feu.
J’ai fait un film sur le rapport des jeunes au travail
Marion Le Corroller
On retrouve dans le film cette idée de nouvelle chair, comme chez David Cronenberg. Cette mutation E4 touche la jeunesse. L’avez-vous pensée comme une métaphore du passage à l’âge adulte ?
Marion Le Corroller : Oui et non. J’ai fait un film sur le rapport des jeunes au travail. Aujourd’hui, on se définit beaucoup par son travail, qui prend une telle place dans notre vie. Quand vous rencontrez quelqu’un, vous lui demandez tout de suite ce qu’il fait dans la vie. Le travail reflète d’une certaine manière notre identité, et choisir son travail, c’est choisir quel adulte on a envie de devenir dans la société. Donc, d’une certaine manière, oui : j’avais vraiment envie de faire un film sur une génération qui allait trouver son identité et s’affirmer en cherchant du sens à ce qu’elle produit.

Pour cette maladie, cette mutation, vous êtes-vous inspirée de pathologies existantes ?
Marion Le Corroller : Oui, bien sûr. Je suis partie d’un livre de médecine et j’ai épluché beaucoup de maladies rares. Le saignement, la transpiration de sang, par exemple, est une vraie maladie, l’hématidrose. Je trouvais intéressant de partir de quelque chose de réaliste pour aller vers quelque chose de plus fantastique, et ainsi troubler le spectateur entre le réel et la fiction, le déstabiliser. Le gigantisme, par exemple : dans le film, un garçon a énormément grandi, et cela existe vraiment. Le vitiligo aussi.
J’ai vu mon film comme une créature qui allait muter et se transformer au cours du récit.
Marion Le Corroller
Le montage est très rythmé, mais tout reste lisible. La mise en scène nous fait sortir du monde réel, on a presque l’impression de plonger dans un cauchemar, avec une caméra très mobile. Vous utilisez le grand-angle, le fisheye (ndr : objectif offrant une distorsion optique courbant fortement les lignes droites). Comment avez-vous donné chair à vos idées de scénario par la mise en scène et par l’image ?
Marion Le Corroller : J’ai vu mon film comme une créature, elle aussi, qui allait muter et se transformer au cours du récit. Dans ma réalisation, il fallait donc insuffler des choses nouvelles : le film devait se transformer jusque dans sa forme. Les plans du début ne sont pas du tout les mêmes qu’à la fin. J’avais envie d’un objet assez hybride, toujours visuellement très radical. J’aime les univers et les réalisations très stylisés, très marqués. Je voulais aussi qu’on soit au plus proche de mon personnage principal, qu’on vive avec elle cette transformation, cette mutation. J’utilise donc le fisheye sur la fin, une fois qu’elle s’est transformée, pour montrer la nouvelle perception qu’elle peut avoir. Je voulais que le spectateur soit embarqué et vive une expérience immersive.

Vous filmez en scope. Pourquoi avoir choisi l’écran large ?
Marion Le Corroller : Nous avons fait des tests avec le directeur de la photographie Guillaume Schiffman, surtout parce que nous trouvions que le rendu était meilleur, que le personnage nous était plus proche et que l’immersion dans l’hôpital était meilleure. Ce sont ensuite des questions de choix esthétiques.
J’ai pensé mon décor à l’intérieur de l’hôpital comme si l’on était dans le ventre d’un monstre, au cœur de ses entrailles.
Marion Le Corroller
Dans cet hôpital où tout est rouge, on s’est demandé si cela était simplement une référence au sang ou aussi une référence cinématographique. On pense à Faux-semblants de David Cronenberg, où le rouge est fort présent, mais aussi à un autre film, qui n’est pas du body horror et que l’on adore : Suspiria.
Marion Le Corroller : Ah, c’est amusant, plusieurs personnes m’en ont parlé aussi. Mais Suspiria, l’original ?
Oui, celui de Dario Argento.
Marion Le Corroller : J’adore Suspiria, mais cela n’a pas du tout été une référence pour l’hôpital. Je l’ai vraiment vu comme un personnage du film, qui allait avaler Margot comme un monstre. J’ai donc pensé mon décor à l’intérieur de l’hôpital comme si l’on était dans le ventre d’un monstre, au cœur de ses entrailles, en train de la façonner. C’est pour cela que la couleur rouge est omniprésente, jusque dans les couloirs, que j’ai pensés comme des boyaux hyper labyrinthiques, avec des résonances. Comme si l’on était vraiment au cœur du réacteur.

On ne doute pas que vous réaliserez un deuxième film, mais on peut se demander si, lorsque l'on tourne un premier long métrage, on n’est pas tenté d’y mettre beaucoup, voire trop, par peur de ne pouvoir s’exprimer de nouveau ensuite...
Marion Le Corroller : Probablement, peut-être de manière inconsciente. J’entends que mon film est très chargé, peut-être parfois too much, mais je me dis que je suis allée au bout de ce que j’avais envie de faire, sans me dire qu’il fallait faire l’économie de certaines choses. Un premier film est de toute façon toujours imparfait, et tant mieux, puisque j’aurai des choses à améliorer pour le deuxième. Mais je vous rassure, j’ai encore des choses à dire.
L’idée n’est pas de dire que le film est un "trop plein", mais de savoir si vous l'avez craint. Car dans le cinéma fantastique, et surtout dans le cinéma gore, il faut parfois pousser le curseur très loin...
Marion Le Corroller : Oui, c’est sûr. Je suis d’ailleurs en train d’écrire mon prochain film, qui relèvera toujours du genre mais ne sera pas du body horror, car j’ai envie d’expérimenter d’autres choses. Il me semble que j’ai encore des choses à dire.
Les cinéastes françaises de genre n’ont pas froid aux yeux, ont des choses à dire et sont politiquement très engagées.
Marion Le Corroller
Les succès des films de Julia Ducournau et de Coralie Fargeat, ont-ils facilité les choses ?
Marion Le Corroller Complètement. Julia Ducournau a ouvert la voie avec Grave. Elle a montré qu’on pouvait faire du cinéma de genre en France, et du cinéma de qualité. Elle a été une super porte-parole du cinéma français de genre à l’international, c’est sûr. Coralie Fargeat a pris la suite, avec un film en anglais, The Substance, mais réalisé par une Française. Je pense que toutes deux ont montré que les Françaises n’avaient pas froid aux yeux, qu’elles avaient des choses à dire et qu’elles étaient politiquement très engagées. Cela a attisé une certaine curiosité : pourquoi y avait-il une french touch, pourquoi les réalisatrices françaises étaient-elles autant à même de faire du genre ? Je trouve cela super chouette.

J’espérais avoir une interdiction aux moins de 16 ans.
Marion Le Corroller
On pourrait penser que l’interdiction aux moins de 16 ans de Sanguine est un frein, mais n'est-ce pas pour un film de ce type, la meilleure des publicités ?
Marion Le Corroller : Ah, c’est super. J’espérais avoir un moins de 16 ans : je me disais qu’avec un moins de 12 ans, on allait me répondre que c’était encore gentillet. Moi qui regarde beaucoup de films de genre, cela m'a procuré une certaine fierté. Quand je l’ai obtenu, je me suis dit : c’est bon, j’ai eu mon diplôme, je suis validée dans la zone. J’étais super contente. Cela place aussi le film, cela annonce tout de suite au public ce qu’il va voir. Et surtout, je trouve cette interdiction assez légitime au vu du film.
Avez-vous reçu des rapports ou notes qui justifiaient cette interdiction ?
Marion Le Corroller : Oui, j’ai eu les retours du CNC, le Centre national du cinéma. C’était principalement pour la mutilation dans le film : le personnage principal se mutile beaucoup, et ils ont jugé cela très violent.
C’est pourtant une question importante pour la jeunesse, car l’automutilation frappe un certain nombre d’adolescents et de jeunes adultes.
Marion Le Corroller : Oui, bien sûr, mais j’entends que cela puisse déstabiliser et choquer certains. Il y a aussi une scène d’immolation dans mon film. Je suis vraiment en accord avec le choix du CNC.

Une dernière question, pour les spectateurs réfractaires au cinéma d’horreur qui ne le connaissent tout simplement pas, et pour les plus jeunes qui n’ont pas encore vu de films du genre : quels autres films leur conseilleriez-vous pour poursuivre l’expérience de Sanguine ?
Marion Le Corroller : Bonne question. Je pense que tout le monde doit avoir vu La Mouche de Cronenberg au moins une fois dans sa vie, et évidemment Shining. Un des derniers films d’horreur que j’ai vus, sorti en 2025, m’a paru incroyable et très drôle : The Ugly Stepsister d’Emilie Blichfeldt, qui a gagné à Sitges l’an dernier. C’est une revisite du mythe de Cendrillon par le female gaze. Je l’ai trouvé brillant, plein d’humour. Il y a du gore, mais cela reste très cynique. C’est aussi un film sur la place de la femme dans la société, sur l’injonction à la beauté, à l'obligation d'avoir un mari. Toutes les jeunes filles devraient le voir. C’est terrible.
La fameuse scène du ver solitaire....
Marion Le Corroller : Oui. Je ne suis pourtant pas sensible, je regarde vraiment beaucoup de choses, mais la scène où elle se sort le ver, j’ai cru que j’allais vomir, et c’est très rare. Je me suis dit qu’elle avait vraiment réussi son coup.
Les infos sur Sanguine
Synopsis : Margot débute son internat aux urgences, où elle peine à s’adapter. Très vite, elle fait face à des patients de son âge aux symptômes inexpliqués. La récurrence de ces cas exceptionnels l’interroge, d’autant qu’elle observe, sur son propre corps, des manifestations de plus en plus inquiétantes…
Sanguine de Marion Le Corroller
avec : Mara Taquin, Karin Viard, Kim Higelin, Sami Outalbali
Musique de Rob
Durée : 1h43
Sortie le 28 octobre 2026
Interdit aux - de 16 ans
Visuels et film-annonce : ARP Selection - Trésor Films - Windy Production
Entretien réalisé par Grégory Marouzé le 21 octobre 2026 à Lille.
Remerciements : UGC Ciné Cité Lille
