Pour son focus cinéma LillelaNuit choisit Les Roches rouges, la nouvelle échappée de Bruno Dumont, cinéaste originaire de Bailleul, couronné dans les plus grands festivals du monde. Comme La Vie de Jésus, P'tit Quinquin, Ma Loute ou L'Humanité, ce film porte sa signature : libre, singulier, imprévisible. Direction la Côte d'Azur, où la lumière incandescente du Sud vient sculpter les visages d'enfants, héros improbables d'une aventure de cinéma. Entretien sans langue de bois par LillelaNuit.

Bruno Dumont : entretien sur Les Roches rouges
On ne sait jamais où vous attendre. Qu'est-ce qui vous a mené aux Roches rouges ?
Bruno Dumont : C'est avant tout une question d'aventure. J'ai besoin de m'aventurer vers des choses nouvelles, de ne pas trop me répéter. Cette fois, j'ai tourné avec de très jeunes enfants, des gamins de 5 ans (une envie que je portais depuis longtemps). J'avais déjà trouvé le lieu, l'Esterel, les roches rouges, où les jeunes sautent : c'est une activité locale qui occupe les adolescents tout l'été, au point qu'il existe même des championnats du monde de plongeurs professionnels.
Et d'aussi petits sautent également ?
Bruno Dumont : Non, ça, c'est la fiction. Dans la réalité, ils ne sautent pas si jeunes. Mais je savais que le cinéma pouvait faire croire que oui. Sachant qu'ils ne le font pas, mais qu'avec le cinéma rien n'est impossible, cela me plaisait : montrer quelque chose qui n'existe pas et savoir que le cinéma est capable de le faire croire.

Bruno Dumont sur le tournage. Photo Fiorella Moretti.
Il y a quelque chose qui surprend : vous avez dû repousser le tournage d'un an ou deux, faute de financements français. Qu'un cinéaste français reconnu, primé dans les plus grands festivals du monde, ait du mal à boucler le budget de son film en France, cela interroge.
Bruno Dumont : Oui. À moins de faire des sujets consensuels et conventionnels, ce qui n'est pas ma tasse de thé.
N'est-ce pas d'une grande violence ?
Bruno Dumont : Non, je ne trouve pas. J'ai fini par retomber sur mes pieds en quittant la production française pour une production internationale. Je n'ai pas de problème avec ça.
Je ne veux pas faire de films avec des personnages formatés, cela ne m'intéresse pas.
Bruno Dumont
Vous avez pu le faire, vous, Bruno Dumont. Mais quelqu'un qui n'a pas votre pedigree, comment fait-il ?
Bruno Dumont : Soit il fait des films conventionnels : il y a plein de façons de rentrer dans le cadre qu'on assigne au cinéma. Moi, je ne veux pas y entrer, je ne veux pas faire de films avec des personnages formatés, cela ne m'intéresse pas. Cela ne me surprend pas, la société évolue ainsi. Les Italiens, par exemple, ont trouvé ce film formidable, sans aucun problème. Ce sont les Français qui coincent. Pourquoi ? Cherchez l'erreur.
Il y a quelque chose de fort et de positif dans votre film : vous ne mentez pas, vous n'excluez pas la violence du monde de l'enfance. C'est une chose qu'on ne voit quasi plus aujourd'hui au cinéma.
Bruno Dumont : Non seulement ça a disparu, mais c'est interdit. On ne peut plus montrer des enfants aussi libres que ça. À la télévision, on vous montre le monde tel qu'il devrait être, selon eux. Moi, je montre les choses comme elles sont, bonnes, mauvaises, un peu bizarres. Je fais ça depuis La Vie de Jésus : je montre la réalité, je ne porte pas de jugement, je livre le paquet. Le spectateur qui regarde peut se construire son propre avis. Les enfants sont désobéissants, pas toujours bien élevés (comme nous l'avons tous été dans notre jeunesse). Un enfant, c'est un enfant. Mais aujourd'hui, on n'en veut pas : j'ai senti une vraie censure. C'est facile de censurer quelqu'un, il suffit de ne pas le financer. La société est devenue surprotectrice. Vous voyez les enfants qui sortent de maternelle : ils portent tous des gilets jaunes, même à vélo. Les gens ont tellement peur qu'une sorte de conformation sociale s'est installée, portée par quelques activistes, et tout le monde finit par suivre.
En rencontrant les enfants, je me suis dit que je n'y arriverais jamais, qu'ils étaient trop petits.
Bruno Dumont
Comment avez-vous constitué votre distribution ? Les enfants sont tous incroyables.
Bruno Dumont : Ils viennent tous du coin. Comme d'habitude, je tourne avec les gens du pays : dans le Nord, je prends les gens du Nord. Ils fonctionnent avec le paysage, c'est important. Ceux-là, je les ai trouvés dans le Var, du côté de Draguignan. Je pensais trouver de l'accent, mais non (sauf un petit Marseillais, et encore, à peine).

Saviez-vous précisément ce que vous cherchiez ?
Bruno Dumont : Pas du tout. En les rencontrant, je me suis dit que je n'y arriverais jamais, qu'ils étaient trop petits. L'un d'eux se roulait par terre en disant non. Je lui ai proposé de jouer « Géo » ; il a refusé, m'a dit qu'il s'appelait Kellon et ne voulait pas s'appeler autrement. Ça avait mal commencé. Puis il a fini par l'accepter, par comprendre ; ce prénom d'emprunt lui a aussi permis de se protéger, de ne pas confondre le personnage avec sa propre vie. Le fait d'avoir eu du mal à financer le film m'a d'ailleurs laissé plus de temps pour les connaître et pour trouver comment tourner avec eux : les personnages sont très nourris d'eux. La petite Ève, elle, ne disait pas un mot. Je me suis dit qu'elle ne parlerait sans doute jamais dans le film (j'ai déjà vu des personnages muets). Et puis, un jour, elle s'est mise à parler. C'est extraordinaire. Il y a une vraie émancipation : faire du cinéma, comme le théâtre, libère les enfants ; jouer un rôle les amuse beaucoup.
Comment s'équilibrent l'improvisation, nécessaire pour laisser vivre des enfants, et la forme cinématographique ?
Bruno Dumont : Ils sont en réalité très cadrés : les plans et les scènes sont très découpés, ils ne tournent qu'une moitié des choses, c'est le montage qui fait le reste. Comme pour les sauts : ce n'est pas eux qui sautent réellement, c'est le cinéma qui le fait croire. Ils regardent en bas, miment la peur sans l'éprouver vraiment, mais le spectateur n'y voit que du feu. Ça marche.
Vous avez monté le film vous-même.
Bruno Dumont : Je souffrais du montage : les monteurs passent d'un réalisateur à l'autre et développent une façon de couper assez formatée. J’ai souvent dit : « moi, je n'aurais pas coupé là, j'aurais coupé un peu plus tard », etc. J'ai suivi une formation il y a une quinzaine d'années. Longtemps, j'ai eu un monteur qui posait les bases avant que j'arrive ; aujourd'hui, je monte moi-même, et celui-ci, je l'ai monté entièrement seul.
En montant seul, n'avez-vous jamais besoin d'un regard extérieur ?
Bruno Dumont : J'ai un regard sur le montage en général, mais pas sur le montage lui-même. Je vois toutes les opportunités qu'offrent les prises, des choses extraordinaires qui ne sont pas forcément dans le scénario. Un enfant tombe de son quad, ce n'est pas écrit ; un autre aurait coupé au montage en disant que c'est un accident ; moi, je trouvais ça drôle, je l'ai gardé. Il n'y a que moi qui puisse décider. C'est comme l'écriture : à partir de mes plans, je réécris souvent autre chose, parce qu'on ne tourne jamais exactement ce qu'on a écrit. Il y avait les trains, plein de choses arrivées en cours de route, leur façon de jouer, leur regard : ce sont des opportunités, des aubaines.

Combien d'heures de rushes aviez-vous pour un film comme Les Roches rouges ?
Bruno Dumont : Je ne multiplie pas les prises. Il n'y a pas vraiment de scène qu'on tourne puis qu'on découpe en plans : tout est déjà établi dans un storyboard, je sais exactement ce que je vais faire. J'ai besoin d'un gros plan sur un pied, je le dis, c'est prévu : je n'improvise pas sur le plateau.
Qu'est-ce que ces jeunes comédiens non professionnels vous ont apporté de différent par rapport à des adultes non professionnels ?
Bruno Dumont : Ils m'ont donné quelque chose de commun à tous les acteurs non professionnels : leur nature, leur caractère, leur tempérament. Eux, en plus, me donnent leur enfance : ils parlent peu, conceptualisent peu. Ce sont des gamins. J'ai l'habitude de travailler avec des taiseux, donc ça ne me dérangeait pas. J'avais écrit des dialogues, ça ne marchait pas du tout avec eux : avec les adultes, oui, mais avec les enfants, ça ne sert à rien. Un scénario se dialogue pour faire comprendre ce qu'on va tourner, mais sur le plateau, le regard de la petite Manon vers un autre enfant dit tout de sa jalousie, sans qu'elle en ait elle-même conscience : le plan la génère, parce que c'est son copain et qu'il est avec une autre. Le spectateur remplit lui-même la case. Il y a beaucoup de jeu neutre, en réalité : c'est la situation qui génère le sens, les enfants eux-mêmes ne jouent pas tant que ça.
Même si le film est sonore, Les Roches rouges ne renoue-t-il pas avec les origines du cinéma muet, sa « pureté » ? On a beaucoup perdu avec l'apparition du parlant.
Bruno Dumont : Tout à fait. En revoyant des films muets aujourd'hui, on mesure à quel point ils ont une modernité éclatante.
C'est un film qui retourne aux commencements du cinéma, à ses trucages, et qui montre toute sa poésie.
Bruno Dumont
Alors, Les Roches rouges est-il donc, d'une certaine façon, votre film muet ?
Bruno Dumont : C'est sans doute mon premier film, en réalité. Il ramasse tous les autres : c'est le dernier en date, mais il se trouve en quelque sorte à l'origine. Tout ce que j'ai pu faire avec des êtres plus adultes qui parlent, ces enfants ne l'ont pas, et pourtant il y a là quelque chose de spirituel. C'est ça, le cinéma : il fabrique quelque chose à partir d'autre chose. Je n'ai pas besoin de filmer autre chose : même en filmant des enfants qui sautent, quelque chose a lieu, que le spectateur perçoit, à cause du paysage, des plans. C'est un film qui retourne aux commencements du cinéma, à ses trucages, et qui montre toute sa poésie. Je crois beaucoup à la poésie : une toute petite histoire, trois fois rien, peut suffire à faire fonctionner un film. Je m'en suis rendu compte sur un film qui, tout en paraissant peu élaboré, l'était en réalité énormément. Dans le Nord, je filme des paysages où personne n'irait tourner, et pourtant, à l'image, il se passe quelque chose. Je me souviens des premières images tournées avec Emmanuel Schotté pour L'Humanité : un homme marche dans un champ et tombe, rien de plus, et pourtant le rendu était extraordinaire. Une fois qu'on sait ça, on n'a plus peur de filmer trois fois rien, parce qu'on sait que la caméra va tout capter. C'est pour ça que je n'ai pas eu peur du risque pris avec ces enfants si jeunes : ça marche, tout simplement.
Pour réussir ce film, fallait-il échapper à une forme de naturalisme ? En sortant de la salle, on a quasi l'impression d'avoir vu un film fantastique. On se dit que le film aurait pu s’intituler La Planète des enfants.
Bruno Dumont : Oui, c'est à la fois très documentaire et pas du tout. C'est ça, le cinéma. Comme le montage est très travaillé, il se crée quelque chose d'extraordinaire, au bord du fantastique.
Les Roches rouges pourraient se dérouler sur la planète Mars.
Bruno Dumont : C'est un peu martien, en effet : c'est un site volcanique, assez singulier, sublime. Sur place, on est fasciné, c'est très beau : il n'y avait pas besoin de filmer de façon compliquée. Il n'y a rien à ajouter, rien à retirer.
Des films sur l'enfance vous ont-ils marqué ? Ont-ils constitué, d'une façon ou d'une autre, des guides artistiques ou stylistiques ?
Bruno Dumont : Les films sur l'enfance sont touchants par nature. Jeux interdits, par exemple : de toutes petites choses très fragiles. Plus tard, j'ai découvert des films majeurs comme ceux d'Ozu, Gosses de Tokyo.

Pourriez-vous imaginer une trilogie qui suivrait ces enfants à différents âges ?
Bruno Dumont : A priori non, même si j’ai pu changer d'avis. Pour P'tit Quinquin, l'idée d'une suite m'est venue après coup, ce n'est jamais une décision prise à l'avance. J'ai d'autres projets, je ne manque pas d'idées. Mais j'ai revu Géo il y a deux jours : il n'a pas changé, toujours pareil. Nous avons tourné l'année dernière, c'est encore tout proche.
Ça change vite, à cet âge-là.
Bruno Dumont : Ça, ça va changer, j'espère pour lui.
On espère pour vous que le prochain projet sera moins complexe à monter.
Bruno Dumont : On verra. Sinon, on s'en sort très bien : il y a une réalité culturelle avec laquelle il faut faire.
Il faut faire avec.
Bruno Dumont : Oui. Je fais avec mes acteurs, avec ce qui vient. Je n'ai pas d'idée préconçue de ce que ça devrait être : je suis assez vite content, ça me suffit. Et je sais que le montage me permet ensuite de faire beaucoup de choses, de reprendre, de découper. J'ai besoin de la vérité de ce qui vient pour bâtir quelque chose de solide. Je ne crois pas beaucoup aux intentions, tout ça me lasse un peu.
Les infos sur Les Roches rouges
Synopsis: Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent à leur jeu favori : sauter des rochers rouges de la Méditerranée. Géo, 5 ans à peine, découvre le temps d’un été un monde où l’amitié se mêle à la rivalité, et où les premiers élans du cœur deviennent source de tensions.
Les Roches rouges de Bruno Dumont
Avec : Kaylon Lancel (Géo), Kelsie Verdeilles (Eve), Louise Podolski (Manon), Mohamed Coly (Rouben), Alessandro Piquera (B), Meryl Pires (Do)
Durée : 1h30
Une coproduction entre le Portugal, la France, l'Italie, l'Espagne, le Qatar.
Avec la participation de Pictanovo
Sortie le 23 septembre 2026
Photos du film copyright Rosa Filmes. Affiche, film-annonce : Les Films du Losange
Entretien réalisé à Lille le jeudi 17 septembre 2026 par Grégory Marouzé.
Remerciements au cinéma Le Métropole.
