La première de ce classique de la fin du XIXème est un succès : tout y est !
Cette œuvre retrace les tortures d’une famille (une mère et ses trois filles) poursuivie par les créanciers après la mort du père, propriétaire d’une entreprise florissante. On assiste alors à la lente déchéance d’une famille bourgeoisie habituée à son confort. Victimes de leurs proches, les femmes de cette pièce ne peuvent lutter, tout est contre elles, à commencer par le notaire, chacun essayant de tirer le plus de profit des biens accumulés par le père. Folle de chagrin, la mère ne peut trouver la force et les moyens de sauver le patrimoine, n’a pas les clefs pour comprendre la terrible machine qui se déploie autour d’elle et voit tout s’écrouler... Et les filles ? Chacune réagit à sa manière à la mort de leur père, Henry Becque décline ici tous les sentiments, du déni à la violence. Alors, si on ajoute à cette intrigue déjà sombre un mariage de prévu avec un noble désargenté, l’amour vient se heurter aux lois de l’argent... Humiliation, sacrifice, honneur, devoir, famille, tous les ingrédients de la tragédie sont là. Mais un certain humour noir traverse cette œuvre, qui désamorce par endroits la tragédie, ou vient au contraire la renforcer : l’audace des « corbeaux » venant dépouiller cette famille endeuillée prête à sourire, tant elle n’a de limite.
Le soir de la première, au lever de rideau, on ne peut être qu’impressionné par la qualité et la pertinence du décor qui, à mesure que la pièce se développe, rétrécie et s’assombrit par un habile jeu de panneau. Les personnages se retrouvent enfermés sur la scène, symbole de leur lutte et de leur défaite. Chaque personnage brille dans une tenue toujours adaptée à son rôle, le soin de cette mise en scène va jusqu’au moindre détail et contribue au grandiose du spectacle. Une scène épurée, en noir et blanc, des personnages évoluant dans des tenues XIXème réactualisée pour notre époque, permettent au spectateur de se retrouver en chacun d’eux.
On peut regretter que le rôle de la mère, Madame Vigneron, interprété par Yvette Théraulaz, soit joué avec tant de force et de décalage ; le choix d’exagérer à l’extrême chacune de ses réactions, en faisant un personnage presque ridicule et non plus accablé par la douleur, brise l’illusion théâtrale et casse les effets tragiques suggérés par le texte de Becque. Cela peut gêner le spectateur et l’agacer de voir un si beau spectacle perturbé par ce seul personnage. Surtout que face à elle, Madame de Saint-Genis (la future belle-mère d’une des filles…), joué par Mireille Herbstmeyer, aurait dû imposer plus de retenue : ce personnage de Cassandre moderne est interprété avec brio et donne à cette mise en scène toute sa grâce et sa part sombre…
Le spectacle se clôt par un renversement final qui donne à méditer. Ces femmes ont tiré une leçon amère de leur déception et de la trahison dont elles ont été victime, et obtiennent, semble-t-il, une part de réparation de leur mal… mais avec d’autres armes que celles de l’argent…
Mise en scène Anne Bisang
A voir jusqu'au mercredi 12 mai au Théâtre du Nord