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« Carnivores » : le premier film des comédiens Jérémie et Yannick Renier – Critique et entretien avec les réalisateurs

L’Actu Ciné de Lille La Nuit porte cette semaine sur Carnivores, le premier film réalisé par les comédiens Jérémie Renier (Cloclo, Saint Laurent, Ni le Ciel, Ni la Terre) et Yannick Renier (Les Chevaliers Blancs, Patients). Les deux frères décrivent dans ce premier long-métrage un milieu qu’ils connaissent bien. Ils racontent l’histoire de deux sœurs, actrices, qui vont peu à peu se perdre dans l’environnement trouble, parfois impitoyable du cinéma. Jérémie et Yannick Renier prennent le parti d'un film stylisé, jouant avec les codes du cinéma de genre. Critique de Carnivores et rencontre avec les réalisateurs par Lille La Nuit…

Carnivores de Jérémie Renier et Yannick Renier : Mona (Leïla Bekhti) et Sam (Zita Hanrot) vont-elles résister à l'art dévorant du cinéma ?

Critique de Carnivores

On aime Jérémie et Yannick Renier. Voilà des acteurs exigeants, qui font des choix courageux. Les frères optent pour des projets qui sont, la plupart du temps, d’une grande probité. Jérémie Renier a joué à plusieurs reprises pour les frères Dardenne (La Promesse, L’Enfant, Le Silence de Lorna, Le gamin au vélo, La fille inconnue). Yannick Renier s’est illustré dans plusieurs longs-métrages de Joachim Lafosse (Nue propriété en compagnie de Jérémie, Élève Libre, À perdre la raison, Les Chevaliers Blancs).

On n’imaginait pas, cependant, qu’ils écriraient un script qui deviendrait leur premier long-métrage.

Carnivores de Jérémie Renier et Yannick Renier : les deux comédiens passent pour la première fois à l'écriture et la réalisation d'un long-métrage.

 

Yannick Renier : « Depuis que je connais Jérémie... je le connais depuis un moment (rires)... mon papa avait une caméra. Je crois que Jérémie devait avoir huit, neuf ans, dix ans, il a toujours eu une caméra en mains, il a toujours adoré filmer. Avec ses potes, avec moi, il inventait des films de gangsters, d’aventures. Et c’est vraiment sa manière à lui de s’exprimer. Alors, il faisait des bouts de films et c’était improbable. Mais moi, c’est quelque chose que j’ai vu s’accomplir au moment du tournage. J’ai vu son acuité, son sens du détail, sa mémorisation incroyable du moindre détail. Il a une mémoire des lumières, de la moindre musique, du moindre son. Et donc, j’ai vraiment vu un réalisateur s’accomplir. Pour ce qui est de moi, c’était le fantasme de l’écriture. J’avais envie de ça. (…). Et puis, on a pris tellement de plaisir à tout faire à deux, l’écriture et la réalisation. »

Jérémie Renier : « Au départ, on s’est imaginé que je serai plus sur la mise en scène et Yannick, plus sur les acteurs. Et puis, en fait, on passait vraiment de l’un à l’autre. Je m’étais rendu compte en travaillant pas mal de fois avec les frères Dardenne, en voyant comment ils évoluent sur un plateau, de ce qu’ils mettent en place. A un moment ils s’isolent de l’équipe. Après chaque prise, ils se posent des questions : s’ils trouvent ça bien ou pas, ce qu’il faut modifier. Ils en parlent d’abord entre eux, avant de diffuser l’information au reste de l’équipe. Pour ne pas avoir un double discours. Ça, c’était quelque chose d’important. Et puis, pour que ce soit notre film, c’était important qu’on ait ce temps-là ensemble. Quand on voit le making-of, on se rend compte qu’on parle aux acteurs en même temps. »*

Yannick Renier : « L’un commence la phrase et l’autre la termine. En tout cas, on a fait attention à ça parce qu’on sait en tant qu’acteurs que c’est difficile d’entendre deux voix différentes. Personne ne s’est plaint de ça .»*

Carnivores de Jérémie Rénier et Yannick Renier : le film impressionne pour sa maîtrise de l’image et du cadre.

Carnivores aborde le risque de perte identitaire pour l'acteur

Carnivores impressionne pour sa maîtrise de l’image et cadre. De plus, les deux frères ont eu la bonne idée de ne pas jouer dans leur propre film. De ne pas raconter l’histoire de deux comédiens mais de deux comédiennes. Le contraire aurait donné au film une identification trop forcée avec les Renier.

Carnivores aborde des histoires de rivalités, du risque de perte identitaire quand l'acteur ou l'actrice s'investit trop dans un rôle. Carnivores parle des fragilités des comédien(ne)s, de leur sensibilité. Le film aborde les jeux de pouvoir et de séduction qui peuvent s'instaurer entre un acteur et un réalisateur (formidable Johan Heldenbergh, vu dans Alabama Monroe, Belgica et Gaspard va au mariage). Carnivores est alors passionnant. Sous ses aspects de thriller psychologique, de film noir clinique (plus le film pénètre dans la noirceur plus l’image devient, paradoxalement, lumineuse avant de plonger dans les ténèbres) - Carnivores rappelle les affaires secouant depuis plusieurs mois le monde du cinéma (Weinstein et autres tristes sires) et la tyrannie qu’exercent certains cinéastes sur leurs comédien(ne)s (les Renier en ont souffert eux-mêmes).

Carnivore a des défauts mais les Renier font le pari du cinéma

Jérémie Renier : « La question qu’on s’est posée en tant qu’artiste c’est : est-ce qu’on peut faire une œuvre de génie sans blesser les gens, en travaillant en confiance ? Nous on a fait ce pari là ! Je ne dis pas que c’est une œuvre de génie ! Je dis qu’on peut aller aussi loin en travaillant main dans la main avec les acteurs et actrices. Parce qu’on s’ouvre les tripes. Le réalisateur parle de lui-même. Les acteurs, si ça se passe bien, montrent ce qu’ils ont au plus profond d’eux-mêmes. Ils ouvrent leurs blessures. C’est douloureux. Mais si ça se fait avec confiance, avec bienveillance, je pense qu’on peut aller aussi loin qu’en faisant de la manipulation. »*

Carnivores de Jérémie Renier et Yannick Renier : plus le film pénètre dans la noirceur plus l’image devient, paradoxalement, lumineuse avant de plonger dans les ténèbres.

 

Pour autant, Carnivores n’échappe pas à certains gros défauts. Le film veut trop en dire. Et sur une durée trop courte. La fin semble se précipiter. L’esthétisme maîtrisé glisse à deux trois reprises vers une forme d’esthétisation un peu outrancière. Les influences et citations sont par trop présentes (on pense à Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? de Robert Aldrich : référence par trop écrasante).

Mais les Renier font le pari du cinéma. De s’aventurer dans le cinéma noir avec un respect et un amour du genre qui font plaisir à voir. Ils gèrent également bien le "hors champ". En refusant de tout dévoiler, ils préservent le mystère de leurs personnages. Surtout, Carnivores est remarquablement interprété par Leïla Bekhti et Zita Hanrot, ambiguës et troublantes à souhait. Les Renier en fin connaisseurs des comédiens, ont également porté une attention toute particulière à leurs seconds rôles (on aimerait voir plus souvent Bastien Bouillon sur grand écran).

Si Carnivore n'est pas un grand film, il a le mérite d’être une première œuvre singulière et personnelle qui tranche avec pas mal de propositions cinématographiques du moment.

Synopsis : Mona rêve depuis toujours d’être comédienne. Au sortir du Conservatoire, elle est promise à un avenir brillant mais c’est Sam, sa sœur cadette, qui se fait repérer et devient rapidement une actrice de renom. À l’aube de la trentaine, à court de ressources, Mona est contrainte d’emménager chez sa sœur qui, fragilisée par un tournage éprouvant, lui propose de devenir son assistante. Sam néglige peu à peu son rôle d’actrice, d’épouse, de mère et finit par perdre pied. Ces rôles que Sam délaisse, Mona comprend qu’elle doit s’en emparer.

Carnivores de Jérémie Renier et Yannick Renier
Avec Leïla Bekhti, Zita Hanrot, Bastien Bouillon, Johan Heldenbergh, Hiam Abbass

Durée : 1h26
Sortie le 26 mars 2018

Affiche, photos, film-annonce © Mars Films

*Entretien réalisé à Lille le 16 mars 2018. Remerciements à UGC Ciné Cité Lille

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