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Le Next Festival – Retour sur l’édition 2021

Du 12 novembre au 4 décembre 2021, le festival Next a concocté, comme chaque année, une programmation internationale en danse, en performance et en théâtre. Pour sa treizième édition, il proposait 63 représentations sur 21 scènes dans 16 villes et villages de Belgique et du Nord de la France.

Comment les artistes pensent le monde d’aujourd’hui et de demain ? Quelles sont leurs propositions pour agir sur les publics qui les regardent ? Le festival Next a invité des artistes reconnus de diverses nationalités montrant ainsi son aspect fédérateur autour du spectacle vivant. Nous avons besoin, plus que jamais, de communiquer, de rêver, d’être ensemble dans un contexte difficile. LillelaNuit est allé voir quelques unes des pièces de la programmation 2021 – la plupart présentées par la Rose des Vents (hors les murs) – et peut vous assurer que les artistes n’ont rien perdu de leur créativité et de leur imaginaire.

LAISSER LA PAROLE À CEUX QU’ON n'ENTEND PAS

Qu’il s’agisse d’histoires de personnes âgées, d’adolescents, de noirs ou de marginaux, la treizième édition du festival Next laisse la parole à ceux qu’on n'entend pas. Le festival s’ouvrait à la Condition Publique de Roubaix avec Egao no toride (La forteresse du sourire) du metteur en scène japonais Kurō Tanino. Avec sa scénographie ultra-léchée, le spectacle est une comédie sociale qui dénonce la misère et la pauvreté nippones. Il raconte deux histoires différentes dans deux logements identiques mitoyens. D’un côté, une famille doit faire face à la dégénérescence de l’aïeule paternelle, de l’autre des heureux pêcheurs immatures et fripons vivent au jour le jour. Malgré le dénuement de chacun des personnages, Kurō Tanino dépeint deux tableaux cocasses d’une puissance poétique propre au japon en évoquant un paysage de bord de mer et des sensations qu’il procure.

Dans la même salle, le metteur en scène et directeur du NTGent, Milo Rau fait de la dégénérescence des corps, du vieillissement des êtres, du deuil et de la mort le cœur de Grief&Beauty. Le théâtre documentaire est son credo ; il s'agit pour l’artiste de ramener du réel dans ce qu'il y a de plus théâtral en racontant des récits de vie de comédiens professionnels et non-professionnels sur le plateau. La frontière entre acteur et individu disparaît et l’histoire personnelle des interprètes constitue la dramaturgie du spectacle. Ils exposent des moments de leur vie comme un fait, sans mélo-drame. Un grand écran surplombe la scénographie et renforce le rapport intime du spectateur avec l’interprète lorsque celui-ci raconte son récit face caméra donnant l’impression qu’il nous regarde dans les yeux. Milo Rau pousse les limites de son sujet en projetant sur l’écran les derniers instants de vie d’une femme âgée, johanna, atteinte d’une maladie incurable qui se fait réellement euthanasier sous le regard du public.

La compagnie danoise Fix&Foxy proposait Dark Noon au Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, un western africain sur la migration européenne aux États-Unis. L’histoire de la colonisation de l’Amérique par les blancs est jouée par six acteurs sud-africains noirs et un blanc. Elle se moque avec intelligence des grands films du genre hollywoodien trop manichéens, conservateurs et machistes en recourant au white face et en parodiant des références anachroniques qui ont contribué au concept de « rêve américain ». Elle dénonce l’omnipotence de l’homme blanc dans un dispositif tri-frontal où le public est à la fois spectateur et acteur puisque les comédiens n’hésitent pas à faire monter des inconnus sur le plateau. L’histoire évolue sur un sol jonché de poussière rouge suggérant un désert, puis le décor de la ville – chemin de fer, chapelle, saloon, habitations – apparaît au fur et à mesure de la pièce. Les clichés véhiculés dans les westerns américains sont dénoncés par une mise en scène cinématographique et l’omniprésence des caméras crée des dynamiques de jeu. Elles rendent l’acteur au plus proche du public tout en l’y éloignant par le biais de la vidéo. À la fin du spectacle, les acteurs racontent une anecdote qui leur est personnelle en rapport avec l’apartheid. Le parallèle entre le propos de la pièce est l’histoire du pays d’origine des comédiens est ainsi subtilement amené. Le spectacle est insolent, audacieux, le jeu des acteurs survoltés, Dark Noon est, pour Lillelanuit, la pièce coup de cœur du festival !

Franck Van laecke, Alain Platel et Steven Prengels reviennent dix ans après avec leur spectacle phare Gardenia à la Condition Publique de Roubaix. Créée en 2010, la pièce donne la parole à des artistes peu représentés sur les plateaux de théâtre contemporain. Un cabaret de travestis proches de la retraite a mis la clef sous la porte. Avant sa fermeture définitive, les spectateurs assistent au dernier show. Au début pourtant, rien ne laisse présager la suite de la pièce puisqu’on assiste à la transformation spectaculaire des artistes. Malgré quelques longueurs, les trois metteurs en scène défendent cette grande liberté d’assumer qui l’on veut être. Entre blagues trash, paroles crues, langage corrosif et le ridicule assumé des travestis vieillissants, ils créent des tableaux poétiques dans lesquels on passe du rire aux larmes.

La metteuse en scène chilienne Manuela Infante affirme, elle aussi dans un style différent, son intérêt pour la transformation en s’inspirant des Métamorphoses d’Ovide au Théâtre de l’Oiseau Mouche dans une mise en scène décevante et abscons. Malgré les deux mille ans qui nous sépare du poète romain, les Métamorphoses restent une œuvre moderne puisqu’elle révèle déjà, chez cet auteur, de grands questionnements de notre société actuelle, à savoir la perméabilité entre les genres et les espèces. La pièce est une performance sonore et vocale très conceptuelle ce qui la rend parfois hermétique.

Place au jeune désormais avec le retour de Teenage Songbook of Love & sex. Déjà présenté dans la précédente édition du festival, le spectacle permet à de jeunes amateurs islandais et d’adolescents de la métropole de chanter en anglais sur le plateau du Grand Bleu à Lille. C’est l’occasion pour eux de se frotter à la scène, de vivre une expérience commune et de partager ce qu’ils ont à dire sur leurs premiers émois sans détour. L’énergie sur le plateau comme dans la salle est joyeuse et solaire. Les chansons parlent avant tout d’amour, de sexualité, de déceptions, de premières expériences, d’émotions décuplées lorsqu’on découvre le sentiment amoureux. Qui pourrait le mieux en parler que les adolescents eux-mêmes ?

LA NÉCESSITÉ DE RENOUER DU LIEN AVEC LES PUBLICS

Certains artistes rappellent la nécessité de communiquer et de créer du lien malgré la crise sanitaire que nous traversons en inventant des dispositifs immersifs comme la performeuse et danseuse Mette Ingvartsen avec The Dancing Public. Elle nous invite sur le plateau du Théâtre de L’Oiseau Mouche à venir faire la fête avec elle au lendemain de multiples confinements. Se sentir vivant, être avec celle des autres, être animé au centuple est le projet de ce spectacle. Il s’agit pour Mette Ingvartsen de trouver un certain état d’être que la crise sanitaire ne nous permettait plus d’exprimer avec la fermeture des lieux dédiés. Elle nous remémore les grandes périodes où l’expression des corps a été restreint comme les pandémies du Moyen-Âge générant des danses de transe. Elle s’insurge contre l’invention du concept d’ « hystérie » et des méthodes du docteur Charcot au début du XXème siècle. Toute la performance, la danseuse déambule parmi les spectateurs en ne cessant jamais de bouger sur une musique électro martelante. Sa danse expressive traduit des convulsions, des contractures et un excès de mouvements désordonnés en continu qui finit par devenir contagieux. Ça nous démange tellement de la rejoindre qu’on finit tous par danser !

Tout comme Mette Ingvartsen, Boris Charmatz dans son solo SOMNOLE créé pendant le confinement 2020 et dansé à l’Espace Pasolini de Valenciennes fait référence à la période d’isolement, d’engourdissement et parfois même d’apathie pendant la crise sanitaire alors que le corps ne réclamait finalement qu’à être vivant.

La pièce INVITED de Seppe Baeyens avec la compagnie Ultima Vez n'existe que par les interactions des  spectateurs à partir de la technique du viewpoint. Basée sur l’improvisation, celle-ci permet au participant, de manière intuitive, de se concentrer sur sa relation au temps et à l’espace et de développer son sens du groupe. De nombreux danseurs de tous les âges – si nombreux qu’il est impossible de déterminer s’il s’agit d’un participant ou d’un artiste – initient le mouvement et nous invitent à remodeler l’espace, à créer des dynamiques rythmiques de groupe avec nos présences corporelles. Ce spectacle immersif nous oblige à rester ouvert sur ce qui se déroule et à considérer le groupe et tous ceux qui le constituent. D’une représentation à une autre, la performance est forcément très différente.

Le Next Festival - L'aftermovie

 

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