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Festival Le Grand Bain, un voyage fait de paysages dansés

Du 16 mars au 5 avril 2026 avait lieu la treizième édition du festival Le Grand Bain. Festival international de danse organisé par le Gymnase CDCN (Centre de Développement Chorégraphique National) de Roubaix, cet évènement était l’occasion de découvrir vingt-quatre propositions réparties sur le territoire des Hauts-de-France. Il s’est clôturé par une fête joyeuse et décomplexée au Gymnase animée par Alban Richard et quelques un.e.s de ses danseur.euse.s. LilleLaNuit, fidèle au rendez-vous, est allé voir quelques unes des performances programmées.

Un spectacle joyeux pour débuter le parcours

Le duo portugais Jonas&Lander se réapproprie les codes du fado dans leur spectacle Bate Fado pour offrir une chorégraphie joyeuse et explosive. Créé en 2021, le spectacle sillonne l’Europe depuis. Le fado est une danse née de la communauté afro-brésilienne arrivée au début du XIX ème siècle dans les bas-fonds de Lisbonne. Il est aussi une musique traditionnelle populaire principalement composée par des instruments à cordes pincées et dont les thèmes principaux s’articulent autour de la saudade, la nostalgie et de la déception amoureuse. S’inspirant des danses à claquettes, le fado est un marqueur identitaire fort qui s’épanouit dans les milieux interlopes. Jugé obscène et immoral, il est en partie censuré par la dictature de Salazar jusqu’à la chute du régime en 1974. Avec quatre musiciens et cinq danseur.euse.s, Jonas&Lander jouent avec les codes du fado pour réinventer et faire vivre une danse traditionnelle politique et subversive. Même si la dramaturgie paraît brouillonne, la pièce n’est pas dénuée d’humour. Les interprètes sont généreux.ses et entraînent la salle de la Rose des Vents en liesse.

LE festival le GRAND BAIN, UN VOYAGE FAIT DE PAYSAGES DANSÉS

Après avoir présenté son solo Stations à la Condition Publique il y a trois ans, Louise Lecavalier revient pour le Festival le Grand Bain pour présenter son nouveau solo, Danses Vagabondes, à la Maison Folie Wazemmes. L’artiste de soixante-sept ans, à la carrière impressionnante, retourne à l’essentiel : la relation entre le corps, l’espace et la musique qui se rejoigne dans un même état vibratoire. Louise Lecavalier se laisse traverser par ses impulsions, des fulgurances et des lignes de force. Le geste est instinctif et précis. Son corps devient un sismographe : il remue, il fourmille et entre en écho avec la lumière dans un flux perpétuel. Dans une forme minimaliste, la danseuse propose une topographie abstraite et magnétique de l’espace. Même si le mouvement est en deux dimensions, ce qui peut manquer de relief, Louise Lecavalier livre une sacré performance sur des musiques hypnotiques sans jamais qu’elle ne fasse aucun bruit.

Le chorégraphe-danseur Alban Richard (directeur du Centre Chorégraphique National de Caen) et le compositeur-contrebassiste Florentin Ginot ont créé Sentimental Landscape, une forme immersive au Baazar Saint-So. Dans le décor industrielle du lieu, sur un praticable en carton, le danseur et le musicien offrent un paysage sonore et dansé. Dans un flot continu de paroles et de gestes, Alban Richard s’imprègne de la musique, des mots et du présent. Malheureusement la performance parait datée. Le chorégraphe s’inspire de grands poètes américains tels que Walt Whitman et William S. Burroughs pour nous livrer des états-d’âmes, un panorama sentimental très premier degré, peu généreux et auto-centré. La proposition passe à côté de ce qui constitue la danse, c’est-à-dire une vibration d’un corps avec la musique, un espace, d’autres corps, le public. Elle glisse vers une caricature de ce qu’on imagine de la danse contemporaine. On ne comprend qu’un mot sur deux puisque le micro n’était pas suffisamment élevé. En guise de costumes pseudo-futuristes, des vêtements achetés dans une grande enseigne de sport. On frôle le mauvais goût. Malheureusement, A Sentimental Landscape n’offre aucune échappée et LillelaNuit est resté hermétique à la proposition avec pour seule impression d’assister au déclin d’un chorégraphe vieillissant qui ne sait pas se réinventer.

Entre étrangeté et monstruosité, des performances hybrides questionnent notre humanité

Dans la salle du Théâtre de l’Oiseau-Mouche, la danseuse-chorégraphe Rebecca Journo et le musicien Mathieu Bonnafous, avec Bruitage, nous embarque dans un univers marionnettique onirique et stylisé, emprunt de références à l’expressionnisme allemand. Rebecca Journo dont la gestuelle troublante s’inspire de la stop motion incarne une poupée-marionnette aux yeux vitreux, aux articulations verrouillées et à l’expression pétrifiée. Dans un castelet éclairé, les mains de Mathieu Bonnafous utilisent le son des objets (ballon, papier aluminium, jouet, minuteur, etc.) et fabriquent en live une symphonie de bruits nous faisant croire qu’il donne vie à son automate. Il semble donner une âme à un corps dansant qui paraît en manquer. Ce bricolage créatif extrêmement minutieux renvoie au rapport qu’entretien le « génie créateur » avec son œuvre. La pièce se réfère à des intrigues connues de grands ballets tels que Coppélia, Pinocchio, Petrouchka ou à des avants-gardes du début du XXème siècle comme les expérimentations et la théorisation de la « sur-marionnette » d’Edward Gordon Craig. Entre esprit fantastique et gothique, les deux artistes font surgir.une poétique sensorielle voire surnaturelle du corps. La réflexion autour de l’animé/inanimé et inerte/vivant met en lumière les affres et les fantasmes profonds qui remuent les sentiments humains dans une drôle d’étrangeté. La performance d’une trentaine de minutes est minimaliste mais puissante, la salle était presque trop grande car la force de l’univers singulier de Rebecca Journo se situe dans les détails et la minutie du mouvement. LilleLaNuit qui suit le travail de la jeune chorégraphe depuis plusieurs années est encore une fois resté bouche bée.

Lymph Blood Story 9424 de Julie Botet est une auto-fiction de la chorégraphe-performeuse qui étant née avec une malformation congénitale a subi une glossectomie à l’âge de quatre ans. Dans la grande salle du Théâtre de l’Oiseau-Mouche, l’artiste s’interroge sur la thématique de la monstruosité et propose une forme déambulatoire dans laquelle la scénographie se réfère au théâtre forain de la fin du XIXème siècle, début du XXème siècle lorsque les freaks shows et les zoos humains étaient à leur apogée. Le maquillage outrancier laisse une expression figée celle d’une poupée de cire à qui l’on peut faire ce que l’on veut. Elle renvoie à la violence d’une société aseptisée en quête de normes.

Le monstre est par définition un être aux mille figures, le symbole de l’illimité. Ainsi, par son sujet et par sa forme hybride plurielle à la lisière du théâtre, de la danse, de la performance, de l’installation vidéo-photo et plastique, Julie Botet affirme ses multiplicités. En refusant de n’être réduite qu’à une définition médicale, elle montre à quel point l’être humain est plus morcelé, plus complexe que ce que l’on croit. Elle suscite notre empathie sans chercher notre apitoiement. Le spectacle vise à questionner le regard « exotisant » des spectateur.ices, qui — s’accrochant aux différences qui le sépare du freak — adoptent une posture prétendument supérieure. Il joue sur notre attente de spectacularité et de sensationnalisme. La chorégraphe se prépare à exécuter un exploit sans jamais s’y soumettre. La véritable prouesse est celle d’obliger les spectateur.ice.s à prendre conscience de leur voyeurisme malsain. Même si les freaks shows ont contribué aux pratiques déshumanisantes, les corps dits « anormaux » étaient visibles, c’est-à-dire que les différences étaient exploitées sans que le soit forcément les individus. L’artiste questionne ainsi la disparition totale des corps dits « hors-normes » dans l’espace public, dans la culture et la société. Elle pointe la maltraitance persistante des institutions à l’égard des corps « monstrueux ». Artiste de la région, Julie Botet rejouera son spectacle la saison prochaine dans la métropole Lilloise.

Et je me demande si sortir de la honte est possible, si s’extraire du jugement et du malaise à notre égard est possible. Je me demande surtout quelle folie pousse vers cet eugénisme normopathe.
(Manifeste de Julie Botet, Pauline Fontaine et Elsa Eskenazi)

Faire face à la violence et au désenchantement du monde

Gush is great était présenté dans la rue couverte de la Condition Publique de Roubaix. La performance de trente minutes a remporté le deuxième prix du jury du concours Danse Élargie 2024 ainsi que le prix du Jury Jeunes, qui se tenait au Théâtre de la Ville à Paris. Les cinq danseur.euse.s (dont Julie Botet), aligné.e.s,  s’avancent dans une extrême lenteur en révélant, de leur costume, des objets dissimulés. Dans un flot continu et contenu surgit des objets à la fois quotidiens, symboliques, politiques et référencés. À l’issue de la représentation, le vivant passe mais les objets restent, ils nous survivent. Qu’est-ce qu’ils traduisent de notre époque ? Autant de traces qui continuent de façonner le présent. Deux temporalités se superposent, celle de l’instant et celle de la mémoire. D’une extrême lenteur et dans une densité prête à jaillir les artistes détonnent par rapport à la vitesse de la chute des objets qu’iel.les révèlent. Le trajet frontal, pas après pas, se fait en collectif. Les interprètes impassibles incarnent une génération qui se tient debout avant la chute malgré le désenchantement du monde. Le groupe est plus difficile à faire tomber que l’individu et avancer en meute ne devient plus que la seule solution pour notre survie. Se souder pour éviter l’atomisation. Même si la rue couverte de la Condition Publique n’était pas l’endroit  idéale pour apprécier pleinement la performance, LilleLaNuit sait déjà que vous pourrez profiter de la forme longue de Gush is great la saison prochaine dans les salles de la région.

Le spectacle T’façon on est en 2012, présenté au Gymnase de Roubaix, a pour point de départ la querelle familiale des Lopez qui débute en 2012 et s’étale sur plusieurs années. Appelée « le clash des gitans », l’altercation oppose deux cousins qui se profèrent insultes et menaces via les réseaux. Les termes sont violents, brutaux et machistes. Le règlement de compte fait le tour de la toile et les Lopez sont singés à plusieurs reprises. Le torse bombé, Loraine Dambermont, avec deux autres danseurs, met en mouvement une danse précise, affutée, rapide et interprète la rixe des Lopez qui tourne en boucle en guise de bande son. Malgré des ventres mous dans la dramaturgie du spectacle, les interprètes sont d’une grande précision et hyper synchronisés avec la bande sonore. Loraine Dambermont tourne en dérision les comportements virilistes pour essayer de mieux les dénoncer sans y parvenir. La pièce est assez pauvre dans sa construction et peine à avancer. La tonalité humoristique du spectacle est facile, voire simpliste. Un des danseurs finit par donner une leçon de combat, c’est le moyen de montrer toutes les cascades (très bien réalisées) que chacun.e sait faire. Mais ça ne suffit pas, car le fond n’y est pas. Le gros problème du spectacle est que la masculinité toxique ne peut pas être réduite qu’aux Lopez au risque d’être stigmatisant vis à vis d’une communauté. Pourquoi ne pas avoir fait référence à d’autres types de violence masculiniste, à d’autres milieux que celui dont est issu les Lopez ? Loraine Dambermont oublie de s’interroger sur la provenance de cette agressivité ardente. Quand les mots manquent, la violence advient. Une performance maladroite qui interroge sur le sens qu’a voulu défendre la chorégraphe.

Le Teaser du festival le Grand Bain

Photo : spectacle Lymph Blood Story 9424 de Julie Botet, crédit photo : © Jacques Dumetz.

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