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« De grandes espérances » : Un grand thriller signé de Sylvain Desclous

« De grandes espérances » : Un grand thriller signé de Sylvain Desclous

Sylvain Desclous De grandes espérances Style : Cinéma Date de l’événement : 22/03/2023

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LillelaNuit a craqué pour De grandes espérances, le film de Sylvain Desclous. Interprété par les excellents Rebecca Marder et Benjamin Lavernhe, le film nous plonge, sur fond de meurtre, dans l'univers carnassier de la politique. Tendu comme un arc, dégraissé de toute scène inutile, De grandes espérances tient en haleine durant 1h45. Entretien avec un cinéaste qui sait ce que mise en scène signifie.

Il y dans De grandes espérances, une tension, un travail rigoureux avec les comédiens et sur l’écriture des dialogues.  C’est un vrai un film noir. Le film noir est-il un genre important pour vous ? Êtes- vous êtes d’accord pour que l'on définisse votre film ainsi ?

Sylvain Desclous : Alors, je n’ai pas à être d’accord ou pas. Vous y voyez un film noir, quand d’autres y voient un thriller politique. Je vois autre chose dans la mesure où je ne me suis pas dit « Je vais faire un film noir », ou « Je vais faire un thriller politique ». Je me suis dit que j’allais faire un film de cinéma d’une durée de 1h45, dans lequel le spectateur est tenu en haleine, et qui se passe dans l’arène de la politique, avec pour personnage principal une jeune femme, parce que le point de départ très fort était la trajectoire de cette jeune femme. Je pourrais très bien définir ce film comme un récit d’apprentissage, ou comme un drame social. Mais pour répondre à votre question sur le sujet du « film noir », c’est un genre que j’affectionne beaucoup et qu’on ne voit plus souvent au cinéma. C’est plutôt un genre américain je dirais, ou un genre français des années 70-80. Mais je le prends comme un compliment. Ce n’était pas du tout une volonté de départ, mais j’accepte.

Comment Rebecca Marder et Benjamin Lavernhe ont-ils réussi à être un couple de cinéma ? Comment avez-vous avez fait pour que ce couple fonctionne à l’écran ?

Sylvain Desclous : Disons qu'ils ont fait 2 ou 3 années ensemble à la Comédie Française, donc ils ont une expérience partagée sur les planches et dans des pièces qui fait que, dans des conditions de travail, ils se sont vraiment, je pense, découverts et appréciés mutuellement. Donc ça donne une base, c'est un gain de temps fabuleux pour un film. Quand vous avez un couple qui a déjà des habitudes de travail ensemble, qui a déjà joué des scènes ensemble, vous savez qu’il y a une base qui est là. Ensuite, je vais vous faire une réponse un peu con, c’est leur boulot. (Rires). J’écris un scénario, c’est un couple, amoureux au début, qui vont se séparer, puis se déchirer, alors c’est leur boulot de trouver les ressources.

Madeleine (Rebecca Marder) et Antoine (Benjamin Lavernhe) : pour le meilleur et, surtout, le pire ?

Comment s'est passée la direction d'acteur ?

Sylvain Desclous : Je pense que la direction d'acteur commence au casting. Quand on choisit un comédien ou une comédienne pour jouer un rôle, c’est déjà de la direction d’acteur. Vous les choisissez parce que vous savez qu’ils sont comme ça, et parce que votre désir est déjà très puissant en les choisissant. C’est déjà un premier pas vers le personnage quand vous savez ce que vous voulez. Ensuite, sur le plateau, vous retaillez un peu. Un peu plus vite, un peu moins vite. Un peu plus énervé, un peu moins. Mais le gros du boulot a déjà été fait entre le choix de l’acteur et la lecture du scénario par l’acteur. On parle d’un bon acteur, c’est-à-dire quelqu’un qui a lu, qui a compris, qui a travaillé, qui a posé 2-3 questions en prépa au réalisateur pour avoir les réponses dont il a besoin pour fabriquer. Après, normalement ça roule. Il y a plein de réalisateurs qui ne dirigent pas, ou très peu. Quelqu’un comme Woody Allen ne dirige pas.

Quelle comédienne est Rebecca Marder ? Quel comédien est Benjamin Lavernhe ? Ils bossent beaucoup, sont dans l’introspection ? 

Sylvain Desclous : Alors déjà, un comédien qui bosse, ce n’est pas forcément un comédien qui est dans l’introspection, ou qui se pose beaucoup de questions. Un comédien peut bosser énormément sans qu'on le voit, et on découvre le résultat sur le plateau. Et là, on se dit « Waouh, il a fait un travail ». Ce sont deux acteurs très différents. Déjà, ce qui les réunit, c’est d’être passé par la Comédie française et d’avoir une capacité de travail hors norme, une capacité à ingurgiter des textes hors normes. C’est ce qui fait aussi que le tournage a été aussi fluide. Il y a beaucoup de scènes très techniques, et ils les ont passées les doigts dans le nez. Il n’y avait pas de difficulté d’apprentissage ou d’acquisition de textes très compliqués. Mais ce sont deux acteurs très différents. Je dirais que Rebecca est d’une grande rapidité d’exécution, d’intuition. Elle a un accès quasi instantané à ses émotions. C’est ce qui m’a vraiment le plus scotché à côté de ses autres qualités, évidemment. Sa capacité en un éclair de seconde à avoir accès à des émotions (les émotions ce n’est pas seulement pleurer), et à jouer quelque chose, à me surprendre, à être dans une constante et totale invention. C’est une comédienne très surprenante, j’étais scotché, vraiment. Il y a des scènes où je sentais que c’était une comédienne à la fois très fragile et très puissante. Benjamin, c’est autre chose, ils n’ont pas le même âge, il a une stature, une voix, une certaine puissance. Si je devais schématiser, je dirais que Rebecca est plus une comédienne de la première prise, et Benjamin de la troisième. Il a besoin de plus de prises pour rôder, pour essayer des choses, puis il construit prise après prise, et au bout de 3-4, c’est parfait, il a composé. Alors que Rebecca va être plus fulgurante. Je dirais ça comme ça. Ce sont des bêtes, quoi.

Le début du cauchemar.

De grandes espérances est un film riche, nourri d'interrogations. A la sortie de la salle, on se pose des questions sur nous, sur ce qu’on aurait fait à la place des personnages du film. De grandes espérances déroule une idée très forte : comment la vie nous confronte à nos propres idéaux, à notre propre morale. Cette idée était-elle le point de départ ?

Sylvain Desclous : Ce n’est pas quelque chose qui est arrivé immédiatement à l'écriture, mais c'est un questionnement qui est apparu au fur et à mesure que se tissait l'histoire, et que je voyais que se profilait, en fonction de la fin qu'on était en train de choisir, cette question avec un grand Q majuscule. Je la trouvais d'autant plus intéressante que j’aime beaucoup le personnage de Madeleine et les idées qu'elle défend. Je trouve très intéressant de pousser le curseur jusqu'au bout et de mettre à l'épreuve cet engagement d'une totale sincérité, d'une totale conviction, qui se confronte aux conséquences un peu dégueulasses d'un acte qu'on a fait. Le film tranche, et moi avec. Mais on est au cinéma, donc on peut se permettre que David l'emporte contre Goliath. Si on était dans la vraie vie, ce serait peut-être plus nuancé. Mais je trouvais cela très intéressant de mettre en balance la grandeur d’idéaux et d’idées, et la réalité un peu moins reluisante d’un acte délictuel.

Cette histoire aurait-elle pu se dérouler dans un autre univers que celui de la politique ?

Je pense que ça aurait pu se passer ailleurs que dans l’univers de la politique, mais que cela aurait été moins frappant. Ce questionnement dont vous faites part aurait eu moins de poids, moins de sens. Si Madeleine avait évolué dans le milieu de la grande entreprise, ce qu’on pourrait très bien imaginer, premièrement je ne suis pas sûr qu’on aurait la même empathie vis-à-vis d’elle, deuxièmement, le questionnement à la fin nous concernerait moins. Est-ce que pour être un grand chef d’entreprise, il faut avoir tué ? On s’en fout un peu. Alors que la politique nous concerne tous. La politique manipule des idées qui nous touchent de près et qui touchent à nos valeurs. Je trouve que le questionnement raisonne et a un écho plus intéressant et plus important. Pourquoi la politique ? Parce que j’ai fait des études de politiques. J’ai fait Sciences Po, et j’ai toujours suivi la politique. Je fais partie des gens qui sont fascinés par les hommes et les femmes politiques. Ce sont de fantastiques héros de cinéma. C’est Sarkozy qui disait que pour être Président, il faut une case en plus ou une case en moins. J’adore cette citation, c’est très juste. Pour moi, beaucoup sont des personnages, non pas de fiction, mais de cinéma. J’avais envie depuis longtemps de faire un film avec des personnages qui évoluent dans le monde de la politique. Et puis, on va dire que cela me permettait aussi d’utiliser le véhicule de Madeleine pour parler de choses qui me tiennent à cœur et certaines idées et valeurs que j’ai. Je me suis dit, “est-ce que ce n’est pas l’occasion de faire passer ça en douce, un peu en contrebande ?” En tout cas, c’était compliqué de se planquer. Quand on fait un film comme ça, avec une héroïne comme ça, c’est compliqué de se planquer en tant qu’auteur.  A la deuxième version du scénario, le coscénariste me dit « Bon, c’est bien beau, elle veut changer le monde, mais concrètement, c’est quoi, elle est où, qu’est-ce qu’elle défend ? » Donc il faut plonger là-dedans, il faut en ressortir avec des idées, on ne peut pas rester neutre. Ça m’a beaucoup intéressé.

Comme toujours, Emmanuelle Bercot est d'une grande justesse.

Donc, pour paraphraser Gustave Flaubert, Madeleine, c’est vous ?

Sylvaine Desclous : (rires) Non, ce n’est pas moi, mais c’est un personnage que je comprends très bien. J’ai beaucoup d’affection pour ce personnage, et je comprends très bien ce qu’elle a traversé, ce qu’elle traverse et va traverser. Je vois très bien où est-ce qu’elle a envie d’aller.

La compositrice Florencia Di Concilio a fait un travail remarquable pour votre film. Quel rôle joue sa musique ?

Sylvain Desclous : Deux choses. La première, c’est que ma demande à Florencia était de composer une musique qui tende tout le film, qui participe à la tension. De faire que même dans les scènes où l’on pourrait s’attendre à ce qu’il n’y ait pas de musique, à ce que la tension redescende, eh bien non ! Il va y avoir de la tension, et cette tension, c’est la musique qui va l’amener. De sorte qu’il y ait plein de scènes dialoguées sur lesquelles il y a de la tension. La scène où Madeleine va chez son père et lui avoue ce qu'elle lui avoue, il y a de la musique. La scène capitale de la fin entre Madeleine et la juge, il y a de la musique. Je ne lui ai pas laissé carte blanche, mais je lui ai dit « Voilà, fais-toi plaisir et écris une musique qui tende l’ensemble ». Et l’autre chose, c’était que cette musique soit celle de Madeleine, qu’elle nous donne accès à ce qu’elle ressent. C’était un peu comme si l’on avait accès à ses émotions en temps réel. Et Florencia était la personne parfaite pour ça.

Vous réalisez aussi du documentaire. Pourquoi avez-vous cette envie, ce besoin de passer du documentaire à la fiction ? La pratique du cinéma documentaire vous a-t-elle servi pour ce film ?

Sylvain Desclous : Besoin, je ne sais pas, je pense que j’ai plus répondu à des possibilités de faire des films, en l’occurrence les deux documentaires La Peau dure et  La Campagne de France,  avec des personnages extraordinaires. Je n’ai pas théorisé ma démarche en disant, je vais faire un pas de côté et faire du documentaire. J’ai juste foncé en me disant il y a ce personnage-ci, ce personnage-là, si je reviens dans deux ans soit ils ne seront plus là, soit ils auront changé. Alors voilà, il faut capturer ça et essayer de raconter une histoire avec. Qu’on soit en documentaire ou en fiction, moi ce que j’aime, ce sont les histoires. Je suis plus dans cette démarche-là. Ensuite, ce que j’en ai retiré, ce qui est inconscient et immatériel, c’est que quand on fait du documentaire, on est dans une économie très pauvre et très sobre. Pour La Campagne de France on est trois techniciens pendant 5-6 semaines à fabriquer un film d’1 heure 40. On se rend compte en fabriquant un film d’1 heure 40 qu’on peut faire des miracles, je ne dis pas que le film est un miracle, mais on peut faire beaucoup de choses avec peu de moyens. C’est possible, il s’agit de bien travailler et de bien se préparer. Et je pense que ça m’a servi dans De grandes espérances. Cette assurance qu’il fallait qu’on sache ce que l’on veut, ne pas perdre de temps, aller droit au but, bien préparer, bien travailler pour que ça roule. Cet état d’esprit pallie le manque de moyens. Je pense que c’est ce que m’a appris le documentaire.

Le grand comédien Marc Barbé incarne le père de Madeleine (Rebecca Marder).

Aviez-vous imaginé une autre fin au film ?

Oui. Mais à force des réponses un peu négatives des commissions, je me suis dit qu’il fallait une certaine morale. J’ai écrit cette fin. Elle était très satisfaisante du point de vue de la moralité, mais très décevante du point de vue du cinéma.

Cette fin, que nous ne dévoilerons pas, pose aussi beaucoup de questions au spectateur ...

Oui, il faut gérer le hors-champ de manière à ce que cela ne soit pas trop problématique, que le spectateur n'ait pas l'impression que l’on glisse la poussière sous le tapis.

Les infos sur De grandes espérances

Synopsis : Madeleine, brillante et idéaliste jeune femme issue d'un milieu modeste, prépare l'oral de l'ENA dans la maison de vacances d'Antoine, en Corse. Un matin, sur une petite route déserte, le couple se trouve impliqué dans une altercation qui tourne au drame. Lorsqu'ils intègrent les hautes sphères du pouvoir, le secret qui les lie menace d'être révélé. Et tous les coups deviennent permis.

De grandes espérances de Sylvain Desclous.
Avec Rebecca Marder, Benjamin Lavernhe, Emmanuelle Bercot, Marc Barbé
Scénario : Sylvain Desclous et Pierre-Erwan Guillaume
Musique de Florencia Di Concilio

Sortie le 22 mars 2023
Durée : 1h45

Entretien réalisé par Grégory Marouzé et Emma Legname, le 14 mars 2023 à Lille / Retranscription Emma Legname
Remerciements UGC  Ciné Cité Lille
Visuels : The Jokers Films

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