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« Nos Batailles » : Un film fort et un grand rôle pour Romain Duris. Critique et entretien avec le réalisateur Guillaume Senez

Pour son Actu Ciné, Lille La Nuit fait le choix de Nos Batailles, de Guillaume Senez, interprété par Romain Duris. Senez avait marqué les esprits avec Keeper, son premier long-métrage. Il revient aujourd’hui avec l’histoire d’un homme dont la femme disparaît, et qui se doit de faire face, coûte que coûte. Nos Batailles démontre la capacité du cinéaste à imposer un ton personnel et des problématiques en prise avec notre époque. Critique de Nos Batailles et interview de Guillaume Senez.

Nos Batailles de Guillaume Senez : Romain Duris et Lætitia Dosch, merveilleux comédiens.

Un film qui refuse tout aspect moralisateur

Keeper, premier long-métrage de Guillaume Senez auquel nous avions consacré un large article, a frappé les spectateurs qui ont eu la chance de le découvrir. Dans ce film, sélectionné dans plus de soixante-dix festivals, le jeune cinéaste filmait un couple d’adolescents devant faire face à la future naissance de leur enfant.

Il est toujours question de faire face dans Nos Batailles, présenté au Festival de Cannes à La Semaine de La Critique. Olivier (Romain Duris, dans son plus grand rôle ?) est contremaitre pour une société qui évoque terriblement Amazon. Le travail est stressant. Les exigences de résultats sont de plus en plus fortes. Femmes et hommes sont sous pression. Un jour, Laura, la femme d’Olivier, disparaît. L’homme va se mettre à sa recherche, tout en élevant ses enfants.  Nos Batailles ne donne pas la raison de la disparition de Laura (Lucie Debay). Guillaume Senez ne porte aucun jugement sur l’acte de la jeune femme, qu’on apprend à connaître et aimer avant qu’elle ne quitte le film (mais pas l’imaginaire du spectateur). Ainsi, le spectateur est à l’abri de tout jugement moralisateur déplacé. Le cinéma de Guillaume Senez ne condamne pas. Le réalisateur n’est pas un procureur.

Nos Batailles de Guillaume Senez : Dans le film, le rôle des enfants est prépondérant (les épatants Lena Girard Voss et Basile Grunberger, ici aux côtés de Lætitia Dosch).

Si Nos Batailles se focalise sur le quotidien du père et de ses enfants, Elliot et Rose - citons les jeunes Basile Grunberger et Lena Girard Voss, épatants - il dresse aussi des portraits forts de femmes. Celui de Laura, évidemment, ceux de Betty, la sœur d’Olivier (Laetitia Dosch) et Claire (Laure Calamy), amie et collègue de travail du contremaitre.

Du cinéma pudique et émouvant

Le film se montre pudique, là où d'autres longs-métrages en auraient ajouté dans le sensationnel. Senez n’use d’aucun artifice putassier pour émouvoir le spectateur. Sa mise en scène est précise, énergique, faite de plans séquences. L’émotion passe par des gestes, des regards, des silences, le travail des comédiens qu’on sent tous très investis par leurs rôles. Par ailleurs, si Nos Batailles contient un message social fort - qui peut expliquer certains agissements de ses personnages -, il n’est en aucun cas un trac politique.

Enfin, si Guillaume Senez n’oublie jamais de raconter une histoire et, surtout, de faire du cinéma, ses personnages sont à ce point forts et crédibles qu'on a l'impression, le temps de la projection, d'avoir côtoyé des êtres vrais, faits de chair et de sang.

Nos Batailles de Guillaume Senez : une histoire ordinaire, unique, exceptionnelle, universelle.

Entretien avec Guillaume Senez

On dit souvent que le cap du second long-métrage est difficile. Comment avez-vous vécu ce cap du second long-métrage ? A-t-il été difficile à monter, malgré le succès critique et les nombreuses récompenses obtenues par Keeper ?

Guillaume Senez : Oui, oui, ça a été très difficile. Ça a été moins difficile que Keeper. Ça a été moins long mais ça reste hyper difficile ! On a obtenu une seule télé en France. On s’est fait refuser partout ! (…) Je ne veux pas me plaindre mais, en vrai, je pense que c’est la définition même du film d’auteur. C’est comme ça. C’est difficile à financer un film d’auteur. C’est pas un produit qu’on doit vendre. Forcément les financiers ont du mal à donner de l’argent. C’est une œuvre d’art, c’est quelque chose de singulier. Sur papier, je raconte l’histoire d’un contremaitre qui travaille dans une usine et qui va se faire abandonner par sa femme et se retrouver seul avec ses enfants. Ils ne vont pas me dire « Guillaume, tiens, c’est super ton truc, voilà deux millions ! ». Jamais de la vie j’aurais ça. A partir du moment où on donne un regard sur le monde, qu’on part sur un film intimiste, ça reste compliqué pour tout le monde. Qu’on ait des César ou pas, des Palmes d’Or ou pas. Alors, effectivement, il y en a qui ont des chemins plus faciles que d’autres. Nos Batailles a été plus facile à monter que Keeper, avec un tout petit peu plus d’argent. Mais ça reste pas assez pour faire le film de manière confortable. On était quand même un peu ric-rac, les gens ont fait des efforts pour travailler. Il nous manquait deux-trois jours de tournage. Ça reste difficile mais je pense que c’est pour tout le monde !

Vous acceptez qu’on puisse vous dire que c’est un film militant ou ça vous énerve ?

Guillaume Senez : Non, ce n’est pas que ça m’énerve mais ce n’était pas la volonté. J'aime bien que ce soit là en filigrane, que ça transpire de partout. Je suis d’abord là pour essayer de donner une émotion au spectateur. Après, je donne beaucoup de liberté au spectateur pour qu’il fasse son chemin à travers le film, notamment avec cette fin ouverte, le départ de Laura… Je n’aime pas quand un réalisateur prend le spectateur par la main et lui dit « Ça c’est bien ça c’est pas bien ! Voilà le message ! Je suis plus intelligent que vous ! Et je vous dis quoi penser ! ». J’aime pas ça. J’aime bien donner l’espace pour le spectateur. Je pense que le spectateur est quelqu’un de très intelligent et il trouvera sa voix. Et donc, j’essaie d’abord de transmettre une empathie, une émotion. Après, si le spectateur a cette intelligence de se demander "Pourquoi je suis en empathie avec ces personnages ? Pourquoi ça me touche ? Pourquoi je suis ému par ce film ?" Et que ça peut générer une réflexion derrière, je pense que cette réflexion sera beaucoup plus forte, plus intense, que de lui dire « regarde : ça c’est bien, ça c’est pas bien ». Et c’est en ça, je pense, que ça change d’un cinéma un peu plus engagé, militant ou social, où ils sont plus dans une espèce de revendication de montrer une différence de hiérarchie. Moi, j’essaie d’amener ça mais en filigrane. La nappe phréatique je dirai. Mais ce n’est pas le cœur du film. Le cœur du film c’est d’abord d’amener une émotion et un regard sur le monde. Et de montrer les choses comme elles sont.

Nos Batailles de Guillaumes Senez : le réalisateur à propos de Romain Duris "Ce mec, est le comédien le plus professionnel avec lequel j’ai bossé. Il est tout le temps impliqué !"

Quel comédien est Romain Duris ? Comment bosse-t-il ?

Guillaume Senez : Il bosse bien, en fait. Non, mais c’est vrai ! C’est drôle à dire comme ça… Je n’ai pas beaucoup d’expérience : j’ai fait trois courts-métrages et deux longs-métrages mais j’ai quand même vu pas mal de comédiens passer. Et en fait, ce mec, est le comédien le plus professionnel avec lequel j’ai bossé. Il est tout le temps impliqué ! La veille au soir, il est déjà dans la réflexion de ce qu’il va faire le lendemain, il m’envoie des messages le soir, il est dans la créativité, il est dans la générosité, il est dans l’écoute ! C’est hyper précieux d’avoir ça. Vraiment, je pense que ça n’aurait pas été le même film si ça avait été un autre comédien. Il s’est vraiment impliqué dans ce film corps et âme. Et je ne le remercierai jamais assez.

Le personnage de Laura a été construit, vous nous l’avez présenté. Et à un moment, elle disparaît du film. Mais on a l’impression qu’elle est tout le temps là. Qu’elle prend une dimension de plus en plus forte, bien qu’absente de l’écran. Quelle importance a pour vous le hors-champ ?

C’est l’un des enjeux de mon cinéma. C’est de faire exister ce qu’on voit. Et de faire exister tout ce qu’on ne voit pas. Qu’est-ce qu’on filme ? Et qu’est-ce qui est en dehors du cadre et qui existe quand même ? C’est exactement construit narrativement comme ça. Mais c’est filmé aussi comme ça. Des fois, on s’attarde sur un personnage, alors que c’est l’autre qui parle et qui existe quand même. C’est tout le temps comme ça ! Travail sur ce champ, hors-champ et de faire exister tout ce qu’on ne montre pas. Ramener un maximum de complexité, de vie, d’humanité. D’éviter toute forme de manichéisme. Et ça fait partie de ça. (…) Laura est là tout du long. On en parle tout le temps. Elle continue à être présente. Jusqu’au dernier plan. Voilà : gros travail sur le hors champ !

Synopsis : Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

Les Infos pratiques de ce film avec Romain Duris

Nos Batailles un film de Guillaume Senez
Scénario de Guillaume Senez et Raphaëlle Desplechin
Image Elin Kirschfink (SBC)
Avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy et Lucie Debay
Comédie dramatique - 2018 - Belgique / France - VF - 2.39 - 5.1
Durée : 1H38
Sortie le 3 octobre 2018

Affiche, photos et film-annonce © Haut et Court 2018 Iota Production / LFP – Les Films Pelléas / RTBF / Auvergne Rhône-Alpes Cinéma
Remerciements au Majestic de Lille

Entretien réalisé à Lille le jeudi 27 septembre 2018

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