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Beat Assailant + Urban Grio au Centre Culturel Gérard Philipe de Calais

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Vu de l'extérieur, entouré de son labyrinthique paysage de tours de béton et de maisons résidentielles, il ne paye pas de mine le Centre Culturel Gérard Philipe de Calais. Pourtant, il cache en son sein une chouette salle de concerts, d'une capacité de 500 personnes debout, chaleureusement boisée, pourvue d'une grande et belle scène offrant une proximité rare avec les artistes s'y produisant (Izia, The Bellrays, Ben L'Oncle Soul, Lily Wood And The Prick, Pigalle, Bazbaz... ces derniers mois). Une intimité précieuse mais loin d'être onéreuse. Créée dans le cadre de la Politique de la Ville en 1996-97, cette salle de spectacles permet en effet d'assister aux concerts qui y sont organisés pour la modique somme de 5 euros. Bénéficiant d'une programmation riche et variée (une vingtaine de concerts par an), cet endroit est donc à surveiller de très près et mérite souvent que l'on fasse un petit détour par le littoral.

L'ambiance, les soirs de concert, y est particulière. Différente de celle que l'on peut rencontrer dans les grandes salles de la Métropole Lilloise. Beaucoup plus populaire, dans le bon sens du terme. Moins guindée. On ne joue pas le jeu des apparats du Rock N' Roll Circus Show. On se déplace en famille. Des enfants courent, font des pirouettes ou des glissades dans les rangs. Les spectateurs sont principalement des curieux. Les artistes ne jouent pas devant une assistance de fans conquis d'avance. Bien au contraire! Le public calaisien n'est pas une jeune fille en fleur qui s'offre facilement en poussant des cris d'hystérie. Il faut savoir le motiver. Le faire réagir. L'emmener dans son univers musical. Créer du lien. De la chaleur. Surmonter cette apparente froideur. Bref, il faut faire ses preuves.

Examen de passage réussi pour le groupe qui assume la première partie, Urban Grio. Verbal brio. Le verbe porté haut. Devant une salle qui commence seulement à se remplir, ce jeune trio originaire du Val-de-Marne, impose son univers musical et poétique, porté par les textes de Lun1k. Des contes slammés ou rappés avec une grande intensité et sensibilité. Assonances. Allitérations. Puissance de la narration. Le chanteur mêle l'art ancestral des Griots (poètes et conteurs d'histoires dans la vieille tradition africaine) à des thématiques contemporaines et urbaines. Les mots claquent, résonnent, envoûtent, ensorcèlent. Racontent l'histoire de destins brisés (« La Petite Emilie »). Offrent la parole aux victimes anonymes de conflits géopolitiques qui les dépassent (« Bienvenue chez Les Ricains », « Braquage A L'Irakienne »). La scène est une tribune sur laquelle Lun1k virevolte. Bête de scène, il laisse ses fables prendre possession de lui, dicter sa gestuelle. Prestidigitateur, magicien des mots, il joue avec eux, contrebalance la tristesse de ses paroles par un humour salvateur et une grande légèreté. Il improvise avec aisance un texte avec des mots piochés au hasard dans le public: banane, hydravion, bathyscaphe... Timide au départ, le public se prend au jeu de cette joute oratoire, se laisse emporter et montre son enthousiasme .

Musicalement parlant, le Spoken Words ou le Slam est un exercice périlleux. Principalement sur scène. Une trop grande linéarité peut, en effet, nuire à l'ensemble et finir par lasser. La force de l'Urban Grio est de savoir contourner cet écueil. Dans une grande liberté de ton, Chuck Nonnis, à la batterie et aux samples, et Motley Jiu, à la basse et aux claviers, se font télescoper divers univers musicaux, le Rock, le Funk, le Jazz, des sonorités africaines. Cette richesse et cette ouverture empêchent toute monotonie de s'installer. La basse est ronde et chaleureuse. La batterie lancinante. De longues introductions et des accélérations progressives se succèdent. Une alternance invitant à la transe. Poids des mots. Groove des compos. L'immersion est totale.

Quelques minutes de pause. L'ambiance retombe. Le public retrouve son calme. Sous de discrets applaudissements, le Beat Assailant monte sur scène. Le feu dans la salle semble éteint. Il faut souffler sur les braises. Pas de soucis. Ce groupe de Hip Hop français est connu pour avoir enflammé les salles parisiennes du Bataclan ou de l'Elysée Montmartre et les planches des plus grands festivals hexagonaux comme Les Vieilles Charrues. Avec sa formation de Big Band (deux joueurs de cuivre, un guitariste, un bassiste, un clavier, un batteur, une choriste), le groupe n'usurpe pas son nom et sa réputation. C'est une véritable offensive qui est lancée sur la scène Calaisienne.

En première ligne, aux commandes de ses troupes, le MC américain, originaire d'Atlanta, exilé en France, Adam Turner. Flow rutilant, rimés utilisées comme un instrument percussif, pirouettes verbales de haute-voltige, ce jongleur de syllabes montre une réelle présence sur scène. Et ce, sans s'enfermer dans des artifices ou clichés bling-bling. Une attitude atypique. Aux allures de poseurs, il préfère le naturel. Et cherche à aborder la musique Rap de manière mélodique, à poser de la manière la plus juste et la plus souple qui soit ses lyrics sur les instrumentations.

Le son de Beat Assailant est organique, chaleureux. Il s'inscrit dans la grande lignée de la musique noire américaine des années 70. Une musique cosmique, futuriste, prônant le métissage, et élargissant le champ des possibles. Rock avec ses guitares énervées, Soul avec ses cuivres rugissants, Funk avec sa basse vrombissante, Electro avec ses synthés débridés. Les musiciens font preuve d'une grande complémentarité. On devine chez eux une belle complicité, un esprit de famille. L'ombre tutélaire de George Clinton et de son Funkadelic n'est pas loin. Et comme chez ce cher George, un seul maître mot: la fête. Impossible de rester de marbre devant l'énergie communicative des membres du groupe (particulièrement celle dégagée par la choriste Janice Lecal, petite pile électrique montée sur ressort), de rester insensible à leur joie de vivre, leurs sourires, leurs chorégraphies improvisées… Une piste de danse se forme juste devant l'estrade. Des gamins y font une démonstration de Breakdance. Ils sont bientôt rejoints par un grand frère. Le public, traditionnellement sage en ces lieux, sent des fourmis lui monter dans les jambes et s'abandonne de plus en plus aux rythmes du Beat Assailant. Le show n'est plus uniquement sur scène. Mais également dans la salle. Désormais, plus de répit. Jusqu'à ce Medley final, construit pour mettre tout le monde sur les rotules, avec des reprises d'artistes ayant influencé la philosophie du groupe: Rage Against The Machine, Jay Z, NERD, Beastie Boys... Et Nas, avec la reprise de son morceau articulé autour du « In A Gadda Da Vida » d'Iron Butterfly: « Hip Hop Is Dead ».

Le Hip Hop est mort? Pas si sûr... En tout cas, ce n'est pas ce qu'affirmeront ceux ayant eu la chance d'assister à un concert de Beat Assailant.

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