"Crachons, veux-tu bien".
Sur l'aura éthylique du personnage. Sur cette caricature de poète titubant que les médias et les fans, même les plus attentionnés, ont dessinée.
L'ardoise se doit d'être effacée. Miossec en a assez payé le prix. Car s'il a effectivement maltraité son corps et aidé, consciencieusement ou malgré lui, à véhiculer cette image, l'homme a brisé ses chaînes. Est sorti du brouillard.
"Crachons, veux-tu bien".
Sur la soi-disante marginalité de l'artiste dans le paysage artistique français.
Miossec se voit offrir, avec la sortie de son nouvel album, 'Chansons Ordinaires', une large exposition médiatique, multipliant les interviews et les apparitions télévisuelles.
Une couverture méritée. Son dernier disque n'étant en rien « ordinaire ». S'imposant comme une des oeuvres maîtresses du chanteur, tant du point de vue musical que de celui de l'écriture.
Une couverture annonciatrice, peut-être, d'un succès aux prochaines Victoires De La Musique?
"Crachons, veux-tu bien".
Sur la préciosité et la luxuriance du précédent album, 'Finistériens', que le Brestois, malgré d'indéniables qualités, renie aujourd'hui.
A l'approche de la cinquantaine, Miossec retrouve une seconde jeunesse et renoue avec des compositions plus frontales.
Une crise de la quarantaine salvatrice. En ressortant les guitares, en retrouvant la rage spontanée des débuts, Miossec montre qu'il bande toujours dur.
Ne crachons plus.
Mais passons très vite sur la prestation solitaire de Jim Yamouridis, australien exilé en France, qui assure la première partie en cette soirée du 07 octobre au Grand Mix. Les mélodies sont indéniablement recherchées. La voix est grave, spectrale. Invoque Léonard Cohen ou Nick Cave. Mais l'ensemble reste trop fantomatique, voire trop monotone, pour marquer les esprits.
Sous un tonnerre d'applaudissements digne des orages bretons, Christophe Miossec fait son apparition. Le public est composé de vieux de la vieille. De vieux piliers de bars. Ayant savouré, à même le goulot, la première cuvée du patron, l'album 'Boire', en 1995. Et de nouveaux habitués. Beaucoup plus jeunes. Même s'il s'en défend, le chanteur est devenu une institution. Ayant ouvert la voie, avec plus ou moins de bonheur, à une nouvelle génération (Louise Attaque, Deportivo, Cali...).
A peine le temps de compter jusque 3 que le concert démarre sur les chapeaux de roues. L'orientation musicale, rude et abdominale, prise sur le dernier album se confirme. Miossec se paye une seconde adolescence. Remet l'électricité au goût du jour. Aidé par un quatuor d'excellents musiciens, issus du groupe Rennais (comme par hasard) Santa Cruz: Thomas Shaettel aux claviers, Alex Tual à la batterie, Jacques Auvergne à la basse et Goulven Hamel, impressionnant de maîtrise, à la guitare.
Un sentiment d'urgence se fait ressentir. Les titres s'enchaînent rapidement. En pleine cure de jouvence, Miossec ressuscite l'esprit Shoegazing des années 80. L'approche musicale se veut à la fois bruitiste et mélodique. Ses musiciens sont extrêmement concentrés. Ne regardent pas le public (le terme 'Shoegazing' renvoyant au fait de ne regarder que ses pieds ou ses pédales d'effets). Le guitariste n'hésite d'ailleurs pas à triturer son instrument avec un archer pour développer des sonorités stridentes.
Peu de morceaux calmes ('Brest', 'Chanson pour un homme couvert de femmes', 'Je m'en vais', '30 Ans'...). On cherche à faire souffler la tempête. A faire fi de la mélancolie habituelle. On détecte une malice juvénile dans le regard du Christophe. Une envie de foutre le bordel. De chambouler ses fans. De ne pas donner ce qu'ils attendent de lui.
Ainsi, il s'exprime peu. Renvoyant à l'économie de mots des textes de 'Chansons Ordinaires'. A leur dépouillement. Pas de logorrhées verbales, comme au temps où les démons prenaient possession de lui pour masquer sa timidité, son embarras d'être là, sur scène. Miossec a compris que ses chansons, ses paroles se suffisent enfin à elles-mêmes. Pas besoin d'en rajouter dans l'exhibitionnisme. Dans la fausse nonchalance. N'en déplaise aux voyeurs malsains. Attendant une sortie de route. Un virage mal négocié.
Apaisé. Mais toujours énervé. La voix est rugueuse. Bouffée par la nicotine. Pleine de râles. Un Captain Beefheart élevé au Coeur De Lion. Un Tom Waits qui aurait avalé du marin au petit déjeuner. Miossec se défend d'être un chanteur. Ne cherche pas à l'être. Mais sa voix prend aux tripes. Car, chez lui, c'est de là qu'elle vient. Son chant est un cri primal. Une libération. Un mélange de brutalité et de douceur. Pas de tremolos. De recherche de virtuosité. Ce n'est pas la justesse qui compte. C'est la sincérité. L'honnêteté. L'art d'interpréter des trajectoires qui ne sont pas la sienne. Et en cela, Christophe est tout simplement bouleversant.
Une heure vingt de concert, rappel compris. Faisant la part belle aux dernières compositions. Mais aussi à des titres plus anciens ( 'La Facture d'électricité', 'La Fidélité', 'Le Défroqué', 'Rose', le culte 'Les Bières, aujourd'hui, ça s'ouvre manuellement'). Trop court pour certains. Principalement les voyeurs cités plus hauts. Jugeant, comme de simples clients, de banals prestataires, un concert sur sa longueur. Et non sur son intensité. Incapables de savourer l'incandescence.
Car, plus de 15 ans après ses débuts discographiques, Miossec démontre, haut la main, qu'il continue toujours de « Brûler » de la même flamme. De quoi foutre « Le Cul par terre » aux fans les plus endurcis.