Pigalle au Centre Culturel Gérard Philipe à Calais

Pigalle, ce n'est pas seulement un quartier populaire parisien aux rues fleurant bon le kebab et la sueur du petit matin, illuminées par les enseignes des boutiques érotiques et où il est facile de s'oublier dans les bras tristes d'une fille de joie. C'est aussi un groupe fondé en 1982 par l'imposant (de par la corpulence mais surtout par le talent) François Hadji-Lazaro. Un groupe qualifié d'alternatif. Mais si ce groupe est alternatif, cela est seulement dû au fait qu'il est promptement ignoré des médias. Car avec ses textes poético-réalistes, son univers Rock naviguant entre Musette et Java, il appartient à la grande tradition de la Chanson Française. Mais qu'attendre d'un pays où les émissions musicales télévisées de qualité se comptent sur le pouce d'une main et où est décernée la médaille des Arts et des Lettres à Christophe Maé...

Heureusement, Pigalle peut compter sur ses fans, principalement des quarantenaires, biberonnés, dans les années 80, aux disques Boucherie Production, label fondé par François Hadji- Lazaro (Roadrunners, Les Garçons Bouchers, Les Tétines Noires, Happy Drivers...). Après 10 ans d'absence du groupe, à l'occasion de la tournée accompagnant le nouvel album, Des Espoirs (très beau titre à double sens), le Centre Culturel Gérard Philippe de Calais est plus que correctement rempli.

Sur Les Docks, groupe Dunkerquois, ouvre le bal. Expression judicieuse, cette tribu de troubadours offrant un spectacle populaire, dans le sens noble du terme, où le Folk irlandais et les musiques traditionnelles Celtiques sont vitaminées de sonorités Rock ou Reggae. L'attitude de certains musiciens, portant élégamment le Kilt, est à la limite du Punk. Le bassiste, avec humour, invective les anciens « Punks qui portent une casquette de vieux ». Le répertoire tourne principalement autour d'histoires de Marins, sur leur bateau mais surtout dans les bars. Des chansons qui donneront soif à une grande partie du public: la buvette ne désemplit pas et pour certains spectateurs, le vent souffle très tôt et assez vigoureusement dans les voiles. Et pour ceux qui ne goûtent que du bout des lèvres l'ivresse de cette ambiance maritime, la jovialité des musiciens et le souffle intemporel des mélodies finiront, bien malgré eux, par les emporter au large.

C'est au tour des musiciens de Pigalle (Gaël Mesny à la guitare, les anciens Garçons Bouchers Jean-Charles Boucher, dit Boubouch, à la basse et François François à la batterie) de monter sur scène et de reprendre les commandes du navire. Un tourniquet avec une vingtaine d'instruments trône au milieu de la scène. Des sonorités orientales se font entendre. Le capitaine François Hadji-Lazaro traîne sa carcasse sur scène en s'accompagnant au Oud pour entamer une chanson tirée du dernier album: « La Frontière ». Cette histoire de garde-frontière nous fait entrer sans visa dans l'univers particulier du groupe. Le chanteur-multi-instrumentiste, entre deux titres, le rappelle: « Pigalle est connu pour faire des chansons pas très positives ». Des histoires d'anonymes au parcours fragile (« Il Y A Dans La Cité Sans Nom », « Qui Voudrait Parler D'Elle », « Ophélie »), de mecs fracassés par la vie, se réfugiant dans la picole (« Je Bois Ma Vie »), commettant un braquage pour échapper à leur destinée (« Mme Eulalie »)... Des histoires d'amour où les coups remplacent les caresses (« Il Te Tape »), où le sexe dénué de sentiments permet de s'oublier (« Ils Se Voyaient Deux, Trois Fois Par Mois »), où le chagrin mène au suicide (« Il L'Attendait »). Une poésie du quotidien, désabusée, violente, proche des écrits de l'écrivain américain Charles Bukowski, qui frappe par les images qu'elle développe et sa simplicité de langage, comme dans la très visuelle et magnifique « Dans La Salle Du Bar-Tabac De La Rue Des Martyres ».

Mais derrière cette noirceur se cache aussi une certaine forme d'humour née de l'étrangeté des situations (« La Biche » où un homme tombe éperdument amoureux d'un animal croisé en forêt, « L'amour forain » narrant la passion liant deux monstres de foire), de l'absurdité du quotidien (« Vendredi 13 » « L'Eboueur »), de l'énergie du désespoir et de la part d'enfance qui, en chacun de nous, ne demande qu'à survivre (« Si On M'Avait Dit »). Ce côté enfantin transparait, d'ailleurs, dans la fausse simplicité des mélodies, souvent comparables à de cruelles comptines. Et quelque part, aussi, dans le fait que François Hadji-Lazaro, par son impressionnante stature, puisse être comparé à un ogre. Un monstre de charisme qui vampirise la scène, dont la gouaille toute parisienne, chargée d'émotions, nous sensibilise instantanément aux histoires effrayantes qu'il se plaît à conter. Et un colossal musicien changeant d'instrument à pratiquement chacune des ses chansons, troquant sa guitare contre un violon pour ensuite jouer de l'orgue de barbarie, de la flûte traversière, de la clarinette, du banjo, de l'accordéon, ...

Après avoir interprété la quasi-totalité du dernier album ainsi que des titres plus anciens (« Marie La Rouquine », « La Patate », « La Goutte D'Or », « Il Boit Du Café »), le groupe clôture la soirée en proposant une vision toute personnelle d'un classique de Graeme Allwright: « Il Faut Que Je M'En Aille ». Mais le public, dans son coeur, lui, refuse ses mots d'adieu et se met à rêver d'un retour rapide sur le devant de la scène de cet artiste si singulier qu'est François Hadji-Lazaro. Allez, rassure-nous, ce n'est qu'un au revoir...

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