L'Actu ciné de LillelaNuit se consacre cette semaine au film Les Filles du ciel. Ce premier long-métrage réalisé par la comédienne Bérangère McNeese (HPI) fait le portrait d'une bande de filles vivant en colocation à Lille. Il faut survivre, s'en sortir, élever un enfant quand on est une jeune maman adolescente... Un joli film qui a donné l'envie à LillelaNuit de rencontrer sa réalisatrice.

Votre long métrage est-il une émanation de vos courts-métrages, notamment pour le thème de la sororité ?
Bérangère McNeese : J'ai fait un premier court-métrage en 2015 avec des copains, qui s'intitule Le Sommeil des Amazones, Ça parlait déjà d'une espèce de communauté de jeunes femmes qui vivaient en marge. Ce court, réalisé il y a 10 ans, n'avait pas le même récit, et je pouvais forcément moins approfondir ce qui me touchait. Ensuite, j'ai fait deux autres courts de fiction, un peu de documentaire, des épisodes de séries… et puis je me suis retrouvée à réaliser Matriochkas, mon dernier court, qui a un peu précipité le long. Ce film a eu un chouette parcours. J'ai rencontré pas mal de producteurs qui me disaient vouloir une version longue de ce film, mais moi je n’avais pas très envie de faire la version longue de quelque chose que j'avais l'impression d'avoir déjà exploré. Mais il y avait des questions, des thématiques, qu'on retrouve dans Les Filles du Ciel. Et une espèce de fil conducteur sur la notion de faire famille un peu différemment.

Bérangère McNeese. Photo : © India Lange
Comment avez-vous constitué votre bande de filles ? On retrouve une comédienne, Shirtel Nataf, vue récemment dans Ma Frère. Il y a aussi des comédiennes moins connues...
Bérangère McNeese : Héloïse Volle jouait dans Matriochkas, C'était son premier casting, son premier tournage. On est resté très proches. J'avais très envie que ce soit elle qui joue ce rôle, preuve en est que son personnage s'appelle Héloïse. Mais je ne pouvais pas trop lui en parler à l'époque, parce que je ne savais pas si le film allait se monter tout de suite et si ça allait être possible.Aurait-elle toujours l'âge du rôle au moment du tournage ? Donc je ne lui en ai parlé qu'à la fin, c’était assez rigolo de lui cacher. Il y a eu des castings très extensifs, beaucoup, beaucoup, beaucoup de jeunes femmes ont passé ces essais. Et puis, on a constitué des groupes. Parce que c'était vraiment l'enjeu. Ce film était sur papier mais qui allait pouvoir l’incarner ? Notamment, ce personnage de Mallorie, qui est pour moi le plus "challengeant" car c'est un personnage qui, en même temps, fait des choses détestables et pour lequel on doit toujours être un peu attendri. Enfin, il fallait que ça fonctionne entre elles, c'était l'autre enjeu. Shirel a fait Ma Frère juste après avoir tourné Les Filles du ciel. Donc, c'est un heureux hasard que Ma Frère soit sorti avant. On parle pas mal de ça dans la promo car ça a très bien marché. Elle est merveilleuse dans ce film, comme dans tout ce qu'elle fait. La direction d'acteur, c'est ce qui m'anime le plus. Il y a eu un processus sur le plateau qui fut un peu particulier, où toute la technique se mettait au service du jeu. En amont, on a préparé pour qu'elles sachent qu'on était là pour suivre ce qui se passait sur le plateau mais pas pour l’imposer. Donc, on tournait, on changeait de plan très vite, il y avait très peu de temps d'installation. On faisait des prises de 15-20 minutes, pour refaire la scène pas mal de fois. On reprenait des répliques, j'en lançais d'autres en temps réel pour avoir des choses sincères. Parfois, je faisait entrer des comédiennes qui n'avaient rien à voir avec la scène. C'était comme un petit laboratoire. Et après, ça passait essentiellement par le montage du jeu. Tout était mis en place pour que je puisse monter le jeu avec mon monteur Christophe Evrard, qui est merveilleux.

Vous êtes comédienne, cela vous aide-t-il dans la direction d'actrice ou d'acteur ?
Bérangère McNeese : Énormément oui, je pense que ça s'inscrit dans l'écriture des dialogues, dans la direction des acteurs et dans le montage du jeu. Mes films préférés sont ceux où l'on suit des personnages, où on croit à tout moment à ces personnages. Je suis moins attirée par des films qui sont un peu plus installés. Et parfois, tout existe, et son contraire aussi. Mais en tout cas, j'ai vraiment une intuition d'aimer la direction pour ces raisons-là. Donc, je pense que ça m'aide immensément pour mon métier. de réalisatrice. De la même manière, je pense que les comédiennes sont particulièrement confiantes, parce qu'elles savent que c'est aussi mon métier, que je suis à leur place le reste de l'année. Parfois, je crois que je peux aussi anticiper ce dont elles auront besoin, ou leur proposer des choses. En plus, j'étais comédienne à leur âge, j'ai commencé très jeune. Je crois que ça a vraiment été un élément décisif dans la confiance qu'elles m'ont accordée. Je suis très chanceuse.
Je pense que les comédiennes sont confiantes, parce qu'elles savent que c'est aussi mon métier.
Bérangère McNeese
Pourquoi avez-tourné principalement à Lille et dans le nord ?
Bérangère McNeese : Moi, j'adore la région. J'adore tourner ici, entre Paris et Bruxelles, j'ai l'impression d'être un peu à la maison. Après, j'ai eu l'occasion de tourner ici pendant pas mal d'années sur plein de choses très différentes, notamment une série qui est restée pas mal de temps dans cette région. Moi, j'avais écrit pour tourner ici. Donc j'étais très heureuse qu'on ait été aidé par Pictanovo, et la région Hautsde-France, parce qu'en fait, c'était mon plan A. J'aurais été très ennuyée de devoir tourner ailleurs. Même si finalement, on ne voit pas tant que ça la ville. Je trouve que c'est une région qui est hyper cinégénique. Je trouve qu'il y a une authenticité dans les paysages, dans la ville, même dans les couleurs. Ça me rappelle aussi un cinéma anglais que j'ai beaucoup aimé et que j'aime toujours. Et après, c'est vrai que d'avoir tourné ici souvent m'a fait connaître des techniciens fabuleux avec lesquels je peux travailler. Ici, je ne connais que des comédiens et des techniciens super. Ça fourmille de talents, je ne veux tourner qu'ici. Je présente une série à SériesMania qui s'appelle Recalé, qu'on a tourné dans la région. Il y a évidemment eu HPI. J'ai fait une série qui s'appelle Au fond du trou pour Arte l'année dernière, tournée vers Dunkerque. Je suis ici tout le temps et je voudrais que ça ne s'arrête pas. Le prochain film que j'écris, se passera ici aussi.
J'aurais été très ennuyée de devoir tourner ailleurs que dans le Nord. Mon prochain film se passera ici aussi.
Bérangère McNeese
Vous êtes une jeune femme, vous avez commencé tôt. Mais avez-vous l'impression que ces jeunes comédiennes ne sont pas tout à fait exactement comme vous avez pu être à leur âge ?
Bérangère McNeese : Oui, c'était un peu la difficulté. J'ai dû adapter les dialogues. Elles me disaient : « Ça, vraiment, on ne le dit plus, on n'a pas dit depuis dix ans. Ça ne se dit plus du tout comme ça » donc j’ai pris un petit coup de vieux. Mais j'ai l'impression que les enjeux du film traversent un peu le temps. Je crois que ces personnages devaient exister quand j'avais leur âge et existeront toujours. Après, c'est forcément un film dont on espère aussi qu'il parlera aux jeunes, il faut essayer d'être le moins anachronique possible. Et ça a été notamment une question quand il a s'agit de faire les musiques pour la boîte de nuit. Je voulais que ça soit très réaliste, donc j'ai fait appel à un compositeur qui est lui-même DJ et qui m'a dit « Non, mais Bérangère maintenant dans les boîtes commerciales on écoute plus que du rap français », ça m'a dépité évidemment. Je me suis dit « On ne va pas faire un film que sur du rap français ». Parce que j'ai beaucoup bossé en boîte de nuit, j'ai fait notamment ce boulot de masseuse qu'elles font dans le film. Je l'ai fait brièvement. J'avais un souvenir un peu nostalgique, même si ce n’étaient pas que de bons souvenirs. Mais tout teinter de rap français, même si j'aime beaucoup ça, ça faisait quand même beaucoup. Donc, on a essayé de s'arranger avec la réalité pour que ça soit crédible, mais quand même contemporain.
On a l'impression que ce métier de masseuse se situe entre la légalité et l’illégalité. Quand on voit cette scène de massage dans la boîte, c'est quand même super chaud. N'y-a-t-il pas un danger de glisser dans la prostitution très vite ?
Bérangère McNeese : C’est vrai que le film flirte un peu avec ça parce qu'il ne s'agit pas de travail du sexe, mais il s'agit quand même de tester ses propres limites dans l'intimité qu'on propose à quelqu'un. C''est sûr que ce n'est pas un métier de masseuse dans le sens où elles ne sont pas professionnelles, elles ne sont pas là pour totalement détendre la colonne vertébrale de quelqu'un. Elles disent : « Tu lui fais croire deux minutes qu'il y a moyen et tu prends ton bif ». Je crois que ça s'approche plus de l'escorting, à de la compagnie.
Elles sont dans un vrai rapport de séduction.
Bérangère McNeese : C'est exactement ça. Et moi, quand je l'ai fait, j'étais vraiment très mauvaise. J'ai fait ça à Londres, Je n'avais pas un rond, mais bon, je travaillais, j'avais des petits boulots. Et j'avais une copine qui le faisait aussi dans des centres commerciaux, dans des conférences, des choses comme ça, où il y avait des sièges. Mais quand tu commençais, il fallait débuter en boîte. Et ce qui était super énervant, c'est que quand tu fais ça dans un centre commercial ou dans un autre contexte, il n'y a pas assez de promiscuité, les gens ne sont pas saouls. Donc ça déplaçait complètement l'activité, c'était vraiment un autre boulot. J'étais très mauvaise parce que j'étais assez mal à l'aise et n'arrivais pas à faire ce truc de : « Comment ça va les gars ? ». Donc, je ne faisais pas beaucoup de pourboire, alors je n'ai pas fait ça longtemps parce qu'à un moment, ça me prenait trop de temps pour détendre l'atmosphère. Et puis surtout, je n'aimais pas ça. Mais j'étais vraiment fascinée par mes amies qui arrivaient à le faire en changeant de personnalité. C'était un rôle. Ça ne leur coûtait rien parce qu'elles entraient en boîte et le faisaient comme dans le film. Quand elles avaient les billets, elles disaient : « Lui, puait » ou « Qu'est-ce qu'il parle mal », « La blague de merde qu'il nous a fait cette fois » … En fait, elles partaient après avoir gagné leur vie et ça ne les touchaient pas du tout. Mais il y avait quand même un cadre, il y avait des videurs, elles connaissent le patron et à apriori si elles ne faisaient pas n’importe quoi elles pouvent appeler à l’aide. Mais comme Mallorie teste tout le temps les limites, en insultant les gens, en piquant un portefeuille, l’activité du groupe pourrait fonctionner de manière moins safe. Le personnage de Mallorie aime jouer avec le feu. Je ne dis pas que faire ça en boîte est la situation la plus adéquate pour une jeune fille de 15 ans comme Héloïse dans le film, je ne dis pas que c’est un bon environnement, attention, mais ça peut être aussi joyeux et rigolo tant que les gens sont respectueux.

Le passage du court-métrage au long-métrage est-ce quelque chose qui s’est fait pour vous de manière naturelle ? Qu’est ce qui a été pour vous le plus difficile, voire le plus inattendu ?
Bérangère McNeese : Ça s’est passé de manière très naturelle, en fait ce qui était chouette c’est que mon dernier court a eu un beau parcours, il y eu un Magritte en Belgique. Du coup, plusieurs producteurs sont venus vers moi. J'ai eu beaucoup de chance. Comme je suis comédienne c’était jouable parce que je faisais ma préparation du film puis j’allais tourner huit jours. Pour réaliser, il s’agissait quand même de bloquer quelques mois. Je tournais sur HPI alors quand j’étais en préparation ici quelques jours, on m’écrivait moins, c’est pour cela qu’à un moment Daphné est moins présente dans la série. Sur le film, il y a eu beaucoup de choses pas évidentes. mais ça s’est mis en place et les comédiennes étaient assez heureuses et apaisées sur ce tournage. Mais je crois que ça m’a couté parce que j’ai vraiment essayé de les accompagner tout le temps et parfois j’avais peur que ça ne soit pas assez. J’avais très envie que tout le monde soit bien sur ce tournage. Je disais « merci » 60 000 fois par jour à tout le monde, ça prenait du temps.
Mon dernier court-métrage a eu un beau parcours, il a gagné un Magritte en Belgique.
Bérangère McNeese
Vous tournez régulièrement comme comédienne. Réaliser un film c’est peut-être aussi sacrifier des salaires, car la réalisatrice d’un premier film ne gagne pas la même chose qu'une qu'actrice. C'est aussi un choix compliqué, non ?
Bérangère McNeese : J’ai eu la chance de travailler avant et après le film. Donc ça m’inquiète moins. Je trouve ça plus dur pour des amis qui ne font que ça. Pour mes amis réalisateurs et scénaristes quand leur film sort, ils ont grimpé toute une montagne et se retrouvent en bas de la prochaine. Il faut se mettre à tout recommencer et écrire autre chose. Moi j’ai de la chance : quand le film sortira je vais partir en tournage comme comédienne mais aussi rencontrer des gens, être sur un plateau, participer à l’univers de quelqu’un d’autre, travailler avec des metteurs en scène… c’est un métier que j’adore, j'espère ne pas connaître la grande déprime post-sortie.
Les infos sur Les filles du ciel
Synopsis : Héloïse n’a nulle part où aller. Elle fait la rencontre de Mallorie qui lui propose de l’héberger dans l’appartement qu’elle partage avec deux autres jeunes femmes. Héloïse va trouver là un nouveau foyer et une nouvelle famille. Mais leurs blessures passées menacent l’équilibre fragile entre ces femmes en apparence si solides.
Les Filles du ciel de Bérangère McNeese
Avec : Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa-Angélys Tshikaya, Mona Berard
Durée : 1h36
Sortie le 25 mars 2026
Visuels : Memento distribution - Chris De Witt
Entretien réalisé à Lille par Grégory Marouzé - Transcription : Charlène Delgado
Remerciements : Majestic Lille
