« L’Affaire Bojarski » : Une histoire incroyable (mais vraie) filmée par Jean-Paul Salomé

« L’Affaire Bojarski »  : Une histoire incroyable (mais vraie) filmée par Jean-Paul Salomé

Jean-Paul Salomé L'Affaire Bojarski Style : Cinéma Date de l’événement : 14/01/2026

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Avec L'Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé (La Syndicaliste) signe l'un des grands films de ce début d'année. Interprété par les excellents Reda Kateb, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Sara Giraudeau, L'Affaire Bojarski revient sur une histoire incroyable mais vraie : celle du plus grand faussaire des années 50, Jan Bojarski. Dans ce film romanesque aux allures de polar, de film noir, nourri d'une superbe reconstitution de la France des années 50, on découvre une histoire sidérante, totalement oubliée des mémoires. Entretien avec Jean-Paul Salomé, cinéaste inspiré, par LillelaNuit.

Affiche officiel du film

L'envie de faire un polar, un thriller, avec L'Affaire Bojarski, de revenir à un cinéma de genre que pratiquait des Français comme Jean-Pierre Melville, a-t-elle été plus forte que le sujet lui-même ?

Jean-Paul Salomé : Non, c’est le sujet qui a été plus fort. C’est l’envie de raconter cette histoire qui a été le moteur. Dans un second temps seulement, en me demandant comment raconter cette histoire-là, il y a eu ces envies de retrouver cette tradition des films français de cette époque, entre les années 50 et les années 70. La première idée était vraiment d’essayer de partager aux spectateurs les émotions que j’ai eues en découvrant cette histoire. Je me suis senti extrêmement concerné à titre personnel. Je me suis identifié, je me suis dit tout de suite que je comprenais très bien cet homme, et je voulais partager ça.

L'idée était de partager aux spectateurs les émotions que j’ai eues en découvrant cette histoire.

Jean-Paul Salomé, réalisateur

Quand on sort du film, on s'interroge. Pourquoi a-t-on totalement oublié Jan Bojarski et cette histoire ? 

Jean-Paul Salomé : Alors, pourquoi on a oublié ce personnage ? Je me pose encore la question aujourd’hui. Je pense que le fait qu’il était polonais a quand même beaucoup joué. Couler une dalle de béton dans l’atelier de cet homme, à la fin de l'histoire, c'est vraiment pour l’enfoncer au fond de la mer. Ce sont des méthodes de mafieux. C’est comme effacer cet homme, ensevelir ses machines sous le béton, remplir cet espace pour que plus personne ne puisse jamais y aller. Quand j’ai eu la documentation, tout de suite je suis allé sur internet, je me suis dit, il y a un film qui a dû être fait, ce  n'est pas possible. J’ai cherché partout, je n’ai pas trouvé. Il y a eu un documentaire, des films inspirés, mais rien de précis en fiction. De plus, je pense que Bojarski a remis en cause les fondements. À l’époque, c’était extrêmement grave de toucher à l’argent d’un pays, on risquait 30 ans de réclusion criminelle. C'était un crime de lèse-majesté. Je pense aussi que, dans cette France d’après-guerre, on découvrait l'histoire d'un étranger, un immigré Polonais. Une fois qu'il y a eu le procès, alors qu'il a eu une couverture médiatique assez importante, Bojarski était partout. Tout ça, au fil des ans, est tombé dans l'oubli, et ce personnage est retombé dans l'anonymat. Sa famille, que j'ai rencontrée, me l'a confirmé. Donc, pourquoi ? Je ne sais pas tellement pourquoi, mais oui, il est retombé dans un anonymat total.

Reda Kateb dans le rôle de Jan Bojarski

 

Cette histoire a une grande part de romanesque. Qu'y-a-t-il de vrai et de faux dans votre film ? 

Jean-Paul Salomé : Il y avait quand même déjà beaucoup de romanesque dans l’histoire. Cet homme qui a une double vie, qui est là, au fond de son garage, à faire des billets pendant que sa femme élève ses enfants. Il y a quelque chose qui fait partie de toute la fantasmagorie de ce type d’histoires. Il y avait bien une part romanesque, ses inventions, la poursuite pendant quinze ans, avec le flic qui tourne à l’obsession, c’est vrai. Après, évidemment qu’il y a des choses qu’on a inventées, qu’on a traitées différemment pour que ça rentre dans le cadre du film, pour que ça rentre dans une durée, pour qu’il n’y ait pas quarante personnages. Il y a des choses qu’on a dû synthétiser. Il y a des choses sur lesquelles on a décidé de mettre l’accent et sur d’autres, moins. Mais tout ce qui est de l’ordre de la fabrication des billets, de la manière dont il s’y est pris, le mécanisme, c’est vraiment très proche de ce qu’a été sa vie. Les choses sur lesquelles on avait évidemment très peu de documentation, c’est sur sa vie privée, avec sa femme et ses enfants. Mais je pense qu’on n’est pas tombés très loin de la vérité. Même sa fille, qui a vu le film, nous a dit que ça ressemblait beaucoup à la réalité. Donc, l’un dans l’autre, j’espère, et je pense, qu’on a réussi à retrouver le fond de l’histoire. Après, il y a des détails qu’on a modifiés. Non, sa femme n’a pas forcément eu un amant qui tenait une auto-école. Non, sa femme ne l’a pas menacé de divorce, mais d’après ce que nous raconte sa fille, ça a été très compliqué par moments dans le couple et sa mère a complètement craqué. Ce qui est curieux, c’est qu’on a quand même réussi à créer des choses qui étaient vraies.

Quand la fille Bojarski a vu le film, elle m’a dit : Merci pour mon père, ça va refaire connaître sa vie, son génie, son talent.

Jean-Paul Salomé.

Vous pouvez nous donner des exemples ?

Par exemple, la rencontre entre les deux flics dans le bar n’a pas existé. Mais on a eu accès à une interview de la femme du commissaire, grande bourgeoise du 16ᵉ, grâce à qui son mari a pu avoir une vie de flic légèrement upgradée. Dans cette interview, faite une fois que son mari était mort, elle disait que ça avait été la grande affaire de sa vie en tant que flic, et que pendant quinze ans, tout le temps de cette traque, il ne parlait que de ça, il ne vivait que pour ça. Quand la fille Bojarski a vu le film, elle m’a dit : «Merci pour mon père, ça va refaire connaître sa vie, son génie, son talent. » Mais elle m’a aussi dit : « Il y a des choses très belles que j’aurais voulu vivre, que je n’ai pas vécues, et que tu me fais vivre grâce au film. » Les deux exemples qu’elle m’a donnés, c’est quand il s’est fait arrêter. Les flics sont arrivés, elle rentrait de l’école, ils ont fouillé la maison et l’ont emmené. À ce moment-là, il n’a pas regardé sa femme ni sa fille, alors que dans le film, il a un regard pour sa femme et ses enfants avant de partir. La deuxième chose, c’était le fait que, dix fois, vingt fois, elle a voulu lui poser la question, « Mais qu’est-ce que tu fais vraiment ? Pourquoi tu ne nous parles jamais de ton passé ? Et pourquoi on n’a pas le droit d’inviter des copains à la maison ? » Elle me dit, « Quand je vois le film et la scène où je suis adolescente et où je lui rentre dedans en lui disant, mais qu’est-ce que c’est, pourquoi ?, ça me fait beaucoup de bien, parce que tout ça, je n’ai jamais osé lui dire, jamais osé, alors que ça me brûlait la langue ».

Reda Kateb dans le rôle de Jan Bojarski

Tous les comédiens et comédiennes sont formidables. Ils ont eu beaucoup de chance parce qu'ils ont des grands rôles et des grands personnages,

Jean-Paul Salomé : Et j’ai eu beaucoup de chance avec ce casting. Mais ça, c’est vraiment le retour à ce cinéma français que j’aime beaucoup, celui des années 50, de grands polars, qui vont de Touchez pas au grisbi jusqu’au Trou et au Cercle rouge. Au cours de cette période de années 50-70 il y a eu quand même de très beaux films dans cette veine-là. J’avais fait une liste de dix à quinze films, et j’avais demandé à l’équipe technique et aux comédiens de les voir. Ça a beaucoup aidé Reda Kateb, et Bastien Bouillon aussi. J'avais dit à Bastien de regarder surtout les personnages que joue Jean Gabin dans certains de ses films, parfois un truand, parfois un flic, il a une diction très particulière, c’est un personnage très fort. Je pense que ça l’a aidé à trouver cette voix, cette tonalité qu’il a dans le film. Reda, ça l’a aussi beaucoup aidé sur des tas de détails, comment tenir une clope, comment allumer une clope, comment ces personnages évoluaient. C’étaient des films des années 50-60, tournés à cette époque là, et qui montraient ce qu’était la France, les commissariats, les boîtes de nuit, les milieux de bandits, de voyous. C’était très intéressant et ça nous a beaucoup guidés à pas mal de niveaux.

Pierre Lottin dans le rôle Anton Dowgierd

Comment avez-vous senti que Reda Kateb et Bastien Bouillon pouvait fonctionner ensemble à l'écran ?

Jean-Paul Salomé : Au casting, on a travaillé avec Juliette Denis, qui est une partenaire de discussion importante. Reda, j’y ai pensé tout de suite, tout seul, c’est vraiment avant même d’écrire. Je l’ai rencontré parce que j’allais voir Isabelle Huppert au théâtre pour La Syndicaliste, et à la sortie je croise Reda. Je le vois, je le regarde, et je me dis qu'il est Bojarski. C’est lui, je n’ai même pas besoin de me creuser la tête pour chercher un comédien. C’est un grand comédien, je veux tourner avec lui. Ses racines étrangères, même s’il n’est pas polonais, vont créer quelque chose. Je lui en ai parlé, on s’est vus trois jours après et je lui ai dit : "Voilà, je n’ai rien écrit, mais j’ai envie d’écrire pour toi." Il m’a dit ok et ça s’est fait. Les autres, une fois que le film était enclenché, ça a été un casting de touches. C’est comme un quatuor, comment trouver les meilleurs musiciens pour que le quatuor marche bien, c’est un peu du hasard, un peu de la réflexion, un peu du feeling. Sarah Giraudeau est une comédienne que j’aime beaucoup, mais au début je me disais qu’elle avait déjà fait un rôle pendant la guerre, à cette époque là. Je tournais autour d’autres comédiennes, mais je pensais quand même à Sarah Giraudeau. Ma femme m’a dit : « Arrête de m'ennuyer avec Sarah Giraudeau, va la voir, c’est elle. » Elle avait raison. Je vais voir Sarah, elle a lu, et ça a marché. Ce que j’ai aimé, c’est que dès qu’ils ont reçu le scénario, ils ont eu la bonne vision du rôle. Sarah m’a dit tout de suite qu’elle était à l’aise avec le personnage, qu’elle ne ferait pas ça plusieurs fois dans sa carrière, qu’il y avait quelque chose de très beau dans ce personnage avec une histoire d’amour dans la durée. Elle a très bien compris le personnage. Bastien, c’est marrant parce qu’il m’a dit :  « J’ai déjà joué un flic, mais là c’est tellement différent, c’est une autre époque. Faire un film comme ça, avec des costumes, j’en rêve, j’en ai marre d’être en jogging avec les cheveux sales. Là je vais être super beau, je vais avoir de l’amour. » Pierre Lottin est dans un autre registre. Ce qui l’a amusé, c’est de prendre l’accent. Je lui ai dit, il faut être sûr de toi, ça peut être lassant l’accent au cinéma. Il m’a rassuré quand j’ai vu qu’il pouvait le faire correctement et que ça créait quelque chose dans le personnage. En général, je ne me trompe pas beaucoup dans les castings, je fais confiance à mon instinct.

Sara Giraudeau dans le rôle de Suzanne Bojarski et Reda Kateb dans le rôle de Jan Bojarski

Est-ce que montrer Bojarski au travail, vous filmez toutes les étapes, crée une fascination ? Au cinéma,  on ne voit plus beaucoup les gens dans l'exercice du travail ...

Jean-Paul Salomé : C’est vrai qu’il y a peu de films où on voit les gens travailler, mais là, on le voit vraiment au travail. Oui, je pense qu’il y a cette fascination-là. Après, il fait quand même un travail hors du commun, mais qui est proche de celui d’un ébéniste, d’un artisan. Je pense que cette fascination touche les gens.

Bojarski fait un travail hors du commun, mais qui est proche de celui d’un ébéniste, d’un artisan.

Jean-Paul Salomé

Quand vous faites ce film qui se passe dans les années 50, où on voit l'immigration polonaise,  faites-vous aussi un film sur notre époque ?

Jean-Paul Salomé : Ce qui m’a plu, c’est que j’ai trouvé qu’il y avait forcément des échos à aujourd’hui. Évidemment que la vague migratoire d’après-guerre n’est pas celle que j’ai connue depuis que je suis ado, mais finalement les problèmes sont les mêmes. Aujourd'hui, je pense qu’un jeune issu de l’immigration, même s’il a fait des études, trouve moins vite du boulot avec le même diplôme qu’un Français de "souche". Le film racontait ça. C’est marrant parce qu’on a fait une projection il y a quelques semaines à Paris. Isabelle Giordano a organisé une projection du film réservée à des ados de banlieue ou de Paris, dans des lycées et des établissements défavorisés. Ils ont vu le film, il y avait 300 collégiens, dont beaucoup issus de l’immigration et je peux vous dire qu’ils ont très, très bien compris. Les profs d’histoire qui étaient là m’ont dit : « C’est génial, votre film, parce que ça met en valeur l’immigration sans être stigmatisant pour ceux d’aujourd’hui. » C’est un débat intéressant parce que ça montre que, de tous temps, la France a eu un problème avec ça, comme d’autres pays. À l’époque, c’étaient les Polonais, les Espagnols, les Italiens. Donc oui, je pense que c’est connecté.

Les infos sur L'Affaire Bojarski

L'Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé

Scénario : Jean-Paul Salomé, Bastien Daret
Avec : Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Olivier Loustau

Sortie le 14 janvier 2026
Durée : 2h08

Synopsis : Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille.Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.

Entretien réalisé par Grégory Marouzé le mardi 6 janvier 2026 à Lille - Retranscription de l'entretien Lina Sergiani.
Remerciements  UGC Ciné Cité Lille

Photos du film, affiche et film-annonce : © Le Pacte

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