LillelaNuit fait le choix cinéma de Baise-en-Ville, le second long-métrage du jeune réalisateur et comédien Martin Jauvat. Dans cette comédie tendre et punk à la fois, on découvre Sprite, un jeune gars qui veut prendre son indépendance. Épaulé par une monitrice d'auto-école déjantée (géniale Emmanuelle Bercot), Sprite va tenter de s'en sortir. Baise-en-Ville est une excellente surprise, un film malin, drôle, qui ne la ramène pas. Rencontre avec Martin Jauvat par LillelaNuit.

Comme dans Grand Paris, vous filmez une géographie à la fois large et très resserrée, en région parisienne, la ville Chelles, où vous êtes né. Pourquoi rester dans cette géographie de la grande banlieue? Y trouvez-vous quelque chose de poétique?
Martin Jauvat : La réponse est dans la question. Je filme ces lieux parce que si je ne le fais pas, je ne vois pas trop qui le fera. C’est important de représenter ces paysages qu’on ne voit jamais au cinéma, alors que plein de gens y vivent. Quand ils vont au cinéma, les histoires sont souvent loin de leur quotidien, et ça peut créer un sentiment de mise à l’écart. Je raconte aussi ça parce que c’est la seule chose que je connais vraiment. Je ne me vois pas raconter des histoires qui ne me touchent pas personnellement. J’essaie de faire des films très intimes, ancrés dans des endroits que je connais en profondeur et où j’ai ressenti des émotions fortes. Et puis, je trouve ces lieux magnifiques, les villes-dortoirs la nuit, les gares de RER, les arrêts de bus, les champs, les avenues résidentielles, les pavillons. Il y a un vrai charme. Les films qui m’ont donné le goût du cinéma étaient américains, chez Spielberg ou Tim Burton, avec des banlieues proches de Chelles, ma ville natale. Dans le cinéma français dit de banlieue, j’ai l’impression qu’on montre toujours la même chose. C’est une banlieue, mais ce n’est pas la mienne. Alors peut-être que ma mission, c’est simplement de montrer un autre visage.
Au bout d’un quart d’heure autour d’un café, j'ai dit à Emmanuelle Bercot : « Je te donne le rôle. Dis-moi oui ou merde. »
Martin Jauvat
Vous retrouvez William Lebguil et Sébastien Chassal, qui étaient déjà dans Grand Paris. Vous emmenez d'autres comédiens, le cinéaste Michel Hazanavicius, Géraldine Pailhas. Et vous embarquez la réalisatrice Emmanuelle Bercot, qui est aussi actrice. Comment avez-vous eu l'idée de demander à Emmanuelle Bercot de jouer cette monitrice d'auto-école très volontariste, qui veut absolument que votre personnage couche avec une fille et qui, elle-même, est assez portée sur le sexe ?
Martin Jauvat : Ce n’est pas mon idée, c’est celle d’Anaïde Rozam, qui joue dans le film et qui est une amie proche. Quand j’ai terminé une première version, je la lui ai envoyée en lui proposant le rôle, et je lui ai aussi parlé de mes doutes sur le casting. J’avais envie de garder ma bande habituelle, mais j’avais écrit des personnages plus âgés, d’une génération que je connaissais moins. J’étais un peu dans l’inconnu, et ça m’excitait aussi. Je n’avais aucune idée pour ce rôle très important. C’est Anaïde qui m'a parlé d’Emmanuel Bercot. Et puis, Raphaël Quenard, qui venait de tourner deux films avec elle, m'a dit, . FaceTime : « Bercot est géniale, il faut que tu la découvres comme comédienne. » Je n’avais vu aucun de ses films. J’ai regardé des interviews, je me suis dit qu’elle avait une énergie de monitrice d’auto-école, une assurance, un franc-parler. Puis je l’ai rencontrée, elle avait un grand sourire, et d’un coup quelque chose de plus fermé. Je me suis dit que c’était elle. Au bout d’un quart d’heure autour d’un café, je lui ai dit : « Je te donne le rôle. Dis-moi oui ou merde. »

Martin Jauvat à Lille. Photo : Grégory Marouzé
Tout était très écrit ou il y avait un peu d'espace pour improviser ?
Martin Jauvat : Non, tout était écrit. Si un mot ne passe pas bien, je vais l’entendre, et puis on va en parler ensemble. Et là, je vais laisser l’espace pour trouver un équivalent, ou tourner la phrase autrement, pour qu’elle ait l’air la plus fluide et naturelle possible. J’ai envie qu’on ait l’impression qu’ils ne jouent pas, qu’ils sont en train de dire des choses qui leur passent par la tête.
Entre une phrase drôle et une phrase pas drôle, la différence est très subtile.
Martin Jauvat
Est-ce lié au fait que vous réalisez des comédies et que, par conséquent, vous devez être extrêmement pointu ?
Martin Jauvat : Oui, je pense que la comédie demande énormément de précision. Entre une phrase drôle et une phrase pas drôle, la différence est très subtile. C’est une question d’intonation, de rythme, d’interprétation, de montage. C’est ça que je trouve passionnant, et c’est pour ça que c’est un genre dont je ne me lasse pas. À chaque blague, tu marches sur un fil, et chaque blague peut être ratée. Et c’est beau aussi, rater une blague. Dans mes dialogues, il y a deux types de phrases, celles qui sont fonctionnelles, qu’on peut ajuster, et d’autres, plus clés, des punchlines, qu’il faut dire exactement, à la virgule près. Tout l’enjeu, c’est de mélanger les deux sans qu’on sente l’écriture ou le coup de projecteur. Ça demande beaucoup de travail et une interprétation très homogène. La réplique qui m’a demandé le plus de prises, par exemple, c’est quand une comédienne dit « sac à dos ». On l’a faite quarante fois. Mais si on ne l’avait pas fait, ce ne serait pas drôle. Et c’est ça, mon travail, continuer jusqu’à ce que ça devienne drôle.

William Lebghil et Martin Jauvat.
Quand on regarde le film, on se dit : « Si Martin Jauvat était né dans les années 60, ils auraient sans doute été punk. ». En fait, Baise-en-Ville donne l'impression d'être un film punk. C'est un film qui casse les codes, qui essaie d'aller à l'encontre, peut-être, de ce qu'on attend des jeunes dans la société.
Martin Jauvat : C’est punk, mais c’est Bisounours en même temps, donc ça peut paraître contradictoire. Je suis d’accord, mais je trouve qu'on pourrait dire complètement le contraire. On pourrait le voir comme une sorte d’éloge de la méritocratie, alors que ce n’est pas du tout le cas. Au contraire, pour moi, il s’agit de réussir à trouver comment être bien, même si ce que la vie a à nous offrir n’est pas forcément ce dont on rêvait ou ce que mettent en avant les magazines, genre « le taf de fou », « la femme de mes rêves ». C’est bizarrement punk. J’aimerais bien être plus punk, mais il n’y a pas la violence ni le trash. En revanche, il y a le refus de rentrer dans le moule.
Après une vie au SMIC, passer à un salaire de réalisateur, c’est le jour et la nuit.
Martin Jauvat
Vous êtes un jeune cinéaste. C'est votre deuxième long-métrage. Vous avez réalisé des courts-métrages. Néanmoins, on suppose que l'économie de votre film, n'est pas celle d'un cinéma français fortuné. Avez-vous dû rogner sur les idées que vous avez au départ ?
Martin Jauvat : C’est vrai que mes courts-métrages et mon premier long-métrage ont été financés très difficilement. On avait très peu d’argent, je n’en vivais pas vraiment, j’habitais chez mes parents. Sur ce film-là, en revanche, je me sens hyper chanceux. On a eu beaucoup d’argent, avec le soutien du Pacte, de France Télévisions, de France 2 et de Netflix. J’ai eu du temps pour travailler, on était bien payés. Après une vie au SMIC, passer à un salaire de réalisateur, c’est le jour et la nuit. Le film coûte 3,5 millions, ce qui reste en dessous de la moyenne, mais comparé à mon premier film à 200 000 euros, c’est énorme. Et surtout, je n’ai rien eu à renier sur Baise-en-ville. J’ai pu faire exactement le film que je voulais. Le seul truc compliqué, indépendant de l’argent, c’était la météo, avec un été très nuageux et des problèmes de raccords. J’ai pu enchaîner Grand Paris et Baise-en-Ville. Avant, je faisais beaucoup de petits boulots, notamment des ateliers vidéo dans des assos ou des établissements scolaires, surtout en banlieue. Aujourd’hui, je n’ai plus le temps de le faire, et ça me pose question. Je suis heureux d’enchaîner les projets, mais j’essaie de trouver un équilibre pour que ça ait du sens et ne pas devenir juste quelqu’un qui enchaîne les films et encaisse.

Emmanuelle Bercot et Martin Jauvat.
Mais dites-vous aussi que ce que vous avez fait dans les associations, a peut-être aussi développé des vocations...
Martin Jauvat : Peut-être, je ne sais pas si je souhaiterais cette vie à tout le monde, parce que moi, je m’estime hyper chanceux. Bien sûr, il faut travailler, il faut du talent, mais il faut surtout beaucoup de chance. Il y a plein de gens plus talentueux que moi qui ont travaillé plus que moi et qui n’ont jamais pu faire de long-métrage. Il faut la connexion, le bon moment. Ça peut marcher ou pas du tout. Pendant 5-6 ans, je faisais les mêmes films, et tout le monde s’en fichait, aucun festival, aucune télé, ne les voulaient. Il faut beaucoup de chance, et je n’ai pas envie de faire croire que c’est facile. Je n’ai pas fait d’école, je viens de banlieue, et là, je suis à Cannes, mais la réalité, c’est que c’est très dur de réussir à faire des films. Quand je donne des cours, je dis toujours que j’ai eu beaucoup de chance, que je ne suis pas forcément un exemple à suivre. Il y a des jeunes géniaux qui comprennent tout, mais qui veulent faire autre chose. Par exemple, un garçon de 16 ans, à Bondy, un vrai génie, me disait : « Je veux être médecin. » Et je comprends. Je ne peux pas leur dire « Faites tous du cinéma ! » Ils n’y trouveront pas forcément leur place et c’est un métier dur.
Je ne peux pas dire aux jeunes « Faites tous du cinéma ! » Ils n’y trouveront pas forcément leur place et c’est un métier dur.
Martin Jauvat
Vous pourriez envisager de réaliser un film sans être devant une caméra ?
Martin Jauvat : Oui, mais ça me frustrerait. Je fais confiance aux gens avec qui je bosse. Je répète la technique, pas le jeu. La technique, on sait ce qu’on va faire, mais pour le jeu, moi je ne fais rien. Je ne veux pas être un inspecteur des travaux finis qui dit juste aux autres quoi faire. J’aime être devant les acteurs, voir ce qui se passe, sentir l’énergie. Même si c’est moi qui écris les blagues, ce sont eux qui s’amusent, et je veux être là pour partager ça avec eux, pas derrière un casque à regarder la télé. Avec mon chef-op, on a déjà répété le cadre et l’image, testé, enregistré, commenté. Donc, une fois sur le plateau, je sais que le reste va suivre. Pour le jeu, je suis présent, je parle, je crée la complicité. Il y a ce petit truc ténu qu’on partage qui fait que ça fonctionne. Et moi, je donne le rythme, le ton de la comédie, les intonations comme un instrument, un hautbois.

Sébastien Chassagne et Martin Jauvat.
Mais du coup, le plus frustrant, ce serait d'arrêter de réaliser ou d'arrêter de jouer ?
Martin Jauvat : Je ne suis pas acteur, donc d’une certaine façon, je m’en fous un peu, mais je ne m’amuse plus à le faire pour moi. Je suis acteur, mais dans mes films. Me faire filmer par quelqu’un d’autre serait très différent, je me demanderais toujours ce qu'il voudrait vraiment ? Ce serait un rêve que ça arrive, mais honnêtement, réaliser, c’est plus dur. C’est stressant, fatigant. J’ai peur que les journalistes n’aiment pas, que personne ne vienne à l’avant-première. Quand tu joues, tu viens, on te bichonne, les gens rient, et après tu passes au projet suivant. Comme réalisateur, si le film ne marche pas, c’est un peu le monde qui s’effondre. Mais pour moi, le vrai sens, c’est raconter une histoire, trouver un style. Pour venir juste faire son numéro, autant faire de la télé. C’est un taf de rêve, il y a plein de choses géniales, mais les contreparties sont dures. Au début, ça me stressait énormément. Toucher son rêve crée aussi de la pression. À un moment, je me suis dit que ce n’était pas normal de souffrir en réalisant son rêve. J’ai fini par relâcher un peu, en faisant ma petite psychologie inversée de comptoir.
Les infos sur Baise-en-Ville
Baise-en-Ville de Martin Jauvat
Scénario : Martin Jauvat
Avec : Martin Jauvat, Emmanuelle Bercot, William Lebghil
Sortie le 28 janvier 2026
Durée : 1h34
Synopsis : Sprite, 25 ans, doit absolument trouver un job. Mais pour travailler, il faut le permis et pour se payer le permis, il faut un emploi. Finalement, il se fait engager par une start-up spécialisée dans le nettoyage d'appartements après des fêtes : mais comment aller travailler tard la nuit sans moyen de transport dans une banlieue mal desservie ? Sur les conseils de sa monitrice d'auto-école, il s'inscrit alors sur une application pour séduire des femmes habitant près de ses lieux de travail.
Entretien réalisé par Grégory Marouzé le 12 janvier 2026 à Lille - Retranscription de l'entretien Lina Sergiani.
Remerciements UGC Majestic Lille
Photos du film, affiche et film-annonce : © Le Pacte
