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Holy Fuck + Oonagh Haines + The Orchestra (For Now) à l’Aéronef

Trois groupes, trois façons assez différentes de malmener les frontières entre rock et musiques électroniques : pour cette soirée Sustain, L’Aéronef avait manifestement décidé de ne pas choisir. Des sept Londoniens de The Orchestra (For Now) au laboratoire analogique de Holy Fuck, en passant par l’électronique solitaire d’Oonagh Haines, la soirée aura surtout été affaire de contrastes. Et de machines, beaucoup de machines.

The Orchestra (For Now), à sept sinon rien

Il faut déjà réussir à faire tenir tout le monde sur scène, surtout au Club de l'Aéro. The Orchestra (For Now), jeune formation issue de la bouillonnante scène londonienne du Windmill, se présente à sept : guitares, basse, batterie et claviers, mais aussi violon et violoncelle. Sur le papier, le groupe navigue allègrement entre rock progressif, jazz, pop, musique de chambre et embardées post-hardcore. En pratique, il semble surtout prendre un malin plaisir à passer de l'un à l'autre avant qu'on ait eu le temps de décider exactement ce qu'on était en train d'écouter. On aperçoit après tout un t-shirt "Queen", et même si ce n'est pas forcément une ref au groupe du même nom, l'éclectisme nous y fait forcément penser.

Les morceaux s'étirent, bifurquent, explosent puis retombent, les cordes pouvant aussi bien apporter une respiration que participer au chaos général selon les cas. Après les deux EP, Plan 75 et Plan 76 (et des visuels vraiment intéressants), le septuor possède déjà suffisamment de matière pour montrer ce qui fait sa singularité : une musique maximaliste, volontiers théâtrale, qui préfère l'accident et le changement de direction au confortable couplet-refrain. Selon les chansons, on sera donc plus ou moins charmés mais globalement le public en redemande.

Oonagh Haines, (pas si) seule dans le bleu

Il suffit ensuite de lever les yeux, et de monter un escalier pour tenter de voir quelque chose. Alors que la scène principale se prépare pour Holy Fuck, Oonagh Haines apparaît seule sur la mezzanine de L'Aéronef, auréolée de bleu et pas bien sûre d'elle au démarrage avant que cela ne décolle. Le changement d'échelle est radical : après l'impressionnante machinerie humaine de The Orchestra (For Now), tout se resserre autour d'une silhouette, d'une voix et de l'électronique.

Née à Londres, passée notamment par Dunkerque avant de s'installer en Bretagne, Oonagh Haines construit depuis quelques années une étrange « romance de club » où peuvent se croiser R'n'B, cloud rap, électronique et jusqu'au doom metal. Son premier album, Not Not Pretending, sorti au printemps, un vrai bijou, donne désormais corps à cet univers trouble. Sur la mezzanine, cette musique prend une dimension prenante. La voix s'étend vers la salle tandis que les basses et les textures électroniques, elles, l'envahissent pour le plaisir du public resté au bar qui n'avait pas eu l'information du changement de plateau. Musicalement c'est très efficace. En terme de timing, c'est aussi très agréable, pas de temps mort et pas forcément besoin d'être pile devant l'artiste pour profiter du son. Une parenthèse en clair-obscur avant que quatre Canadiens ne viennent transformer le club en atelier de mécanique.

Holy Fuck : ceci n'est pas un ordinateur

On connaît Holy Fuck depuis fort longtemps, leur nom traînant dans les cercles nerd adeptes de la bidouille musicale depuis deux décennies. Ils restent relativement rare sur scène malgré la qualité du son. On avait eu l'occasion de les voir à De Kreun, en 2010, loupés plusieurs fois à Paris et dans les Flandres, et c'est donc avec un plaisir non dissimulé qu'on se plante au bord de la scène. Plus pratique pour les photos, certes, mais aussi pour observer la machinerie. C'est qu'il faut regarder la scène de Holy Fuck d'un peu près pour comprendre ce qui se passe. Une batterie et une basse, jusque-là tout va bien. Mais devant Brian Borcherdt et Graham Walsh s'accumule un invraisemblable bric-à-brac de claviers, pédales, câbles, tables de mixage et objets dont la fonction musicale n'a rien d'évident. Ce machin dans lequel défile ce qui ressemble à de la pellicule ? Un synchroniseur de film 35 mm, ancien outil de montage que Borcherdt manipule d'avant en arrière pour produire un son ensuite passé à travers ses effets. Et lorsque surgit un couteau de cuisine, personne n'a subitement décidé de préparer le repas : la lame sert de slide sur la guitare. Cela fait plus de vingt ans que Holy Fuck poursuit ainsi une idée aussi simple que réjouissante : fabriquer de la musique électronique sans ordinateur ni bandes préprogrammées, en produisant autant que possible chaque son devant nous.

Le nouvel album Event Beat, sorti au printemps après six années de silence discographique, offre évidemment une bonne partie de la matière du soir. « Evie » remet immédiatement en marche cette drôle d'usine, basse en avant et pulsation mécanique, mais la tournée ne fait pas table rase du passé : « Lovely Allen », « Tom Tom », « Xed Eyes », « Red Lights », « Super Inuit » s'enchaînent. Et c'est précisément dans les allers-retours entre les machines bricolées de Borcherdt et Walsh et la section rythmique de Matt « Punchy » McQuaid et Matt Schulz que réside le plaisir de Holy Fuck. Ça pulse comme de l'électro, ça monte comme du krautrock, ça cogne parfois comme un groupe de noise et, surtout, ça reste dangereusement humain.

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